Débats et opinions

         *Chroniques internationales

**L’Egypte sous dictature militaire permanente

Le mot « salafisme » a pour origine le mot « salaf », un mot extrêmement civilisationnel et très progressiste pendant l’âge d’or arabe, lorsque les musulmans dominaient le monde et détenaient le savoir dans tous les domaines, scientifique, artistique, médical, etc. Et qu’ils constituaient la civilisation la plus raffinée et la plus pacifique de l’époque.

Le salafisme a été d’abord un mouvement d’intellectuels musulmans du monde entier, au début du 19e siècle. Un mouvement certes nostalgique mais très ouvert sur les autres civilisations et très avide d’avoir des Haroun Errachid et des Maamoun pour diriger les États arabes. Peu à peu, ce mot a dévié de son sens initial, et ce, dès le début du 20e siècle avec Hassan El Banna qui va y introduire l’aspect religieux/musulman d’une façon agressive et brutale.

Deux raisons à ce renversement du mot salafisme : l’installation du colonialisme occidental dans le monde arabo-musulman avec la brutalité et la « barbarie » qu’on lui a connu ; et le début d’une organisation politique qui tendait à moderniser les États arabo-musulmans (en faire des monarchies) et à en faire des États-Nations.

Cette tentative de moderniser ces États fut un échec total, à ce jour. En effet, les monarchies éliminées (Égypte, Irak, Syrie, Tunisie, Libye, etc.) le vide politique s’installa grâce aux anciens colonisateurs et… d’Israël, nouveau venu pour « gendarmer » ce monde arabo-musulman qui va retomber dans une longue léthargie après la mort de Nasser et de Boumediene.

L’Occident fit avorter cette « tentation vers la modernité » et ouvrit les portes très grandes au salafisme négatif, avec un « Contrôleur général » pour superviser l’affaire : le Wahabisme qui constitue, aujourd’hui, la constitution officielle de deux États qui sont, aujourd’hui à la tête de l’Islamisme le plus barbare et le plus pervers : l’Arabie Saoudite et Qatar.

Le Maréchal El Sissi qui prit le pouvoir au détour d’un coup d’État militaire particulièrement brutal et pernicieux, qui fit des milliers de mort en l’espace d’une semaine, fut proclamé pro-consul par l’Occident. Ainsi, l’Égypte vit depuis 1952 sous le règne de l’armée la plus riche, la plus brutale et la plus arrogante. Cela fait donc une soixantaine d’années que le peuple égyptien subit violemment le joug militaire. Ce peuple qui est l’un des plus pauvres du monde et dont l’armée qui l’opprime vit dans une opulence incroyable.

Pour qui connaît bien l’Égypte, les casernes de ce pays sont de vraies palaces à la végétation luxuriante qui n’ont rien à voir avec la misère et la grisaille des quartiers populaires de Saida Zeineb ou de Khan el Khalili.*Chronique de  Rachid Boudjedra |TSA /  mardi 17 novembre 2015 

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**entre modernité et spiritualités

Les religions, par-delà leurs situations hétérogènes, semblent aux yeux de beaucoup perpétuer leurs traditions dans le dogmatisme figé ou dans la dilution, dépassées par la raison instrumentale.

L’immense majorité des citoyens en Europe se considère émancipée à l’égard de la religion, désormais sortie de la vie. Mais de nouvelles idoles apparaissent. En retour, des croyants ont parfois des réactions inadéquates ou crispées. Tout le monde sait que nous sommes dans une phase de l’histoire de l’Europe en train de se mondialiser où la religion ne structure plus la vie des sociétés, ne définit presque plus rien, même si nous savons que la sécularisation ne signifie pas disparition de la foi religieuse. La religion continue d’exister, mais elle est inopérante. Les dérives de la modernité posent des problèmes de fond, et nos propres dérives internes tout autant. Face aux injustices, aux incertitudes, aux menaces, les musulmans, comme tant d’autres citoyens du monde, s’inquiètent. Ils s’inquiètent face aux risques de déshumanisation.
Sans remettre en cause les acquis prodigieux de la modernité, nous sommes en droit de porter un regard critique sur ses dérives. Sans remettre en cause les bienfaits de la foi, nous sommes en droit de porter un regard critique sur les dérives de la tradition. Après la théocratie, la séparation outrancière, pas simplement la distinction logique mais l’incompatibilité décrétée entre le public et le privé, entre le temporel et le spirituel, ont abouti à la remise en cause de ce que j’appelle «les valeurs abrahamiques», à la «désabrahamisation» du monde, à la marginalisation de la dimension spirituelle de l’humain et à des impasses auxquelles nous sommes tous confrontés aujourd’hui. Comment respecter la sécularité – que je considère comme allant de soi même dans l’Islam, malgré les préjugés – sans déséquilibrer et déshumaniser? Comment participer de manière commune et publique à la recherche du vrai, du beau et du juste, qui ne sont pas donnés d’avance et dont nul n’a le monopole, sans nourrir le retour informe du religieux? Comment renforcer l’autonomie de l’individu sans perdre le lien social et l’être commun?
Religion et monde, l’Islam est préoccupé par cette problématique. Cependant, sur le terrain, le retour des religions semble marqué moins par le renouveau que par des formes rétrogrades qui n’effacent pas l’image d’un système opposé à la liberté. Dans ce contexte des dérives de notre temps, les sociétés musulmanes subissent aussi les réactions négatives du dedans, de mouvements extrémistes. Pourtant les citoyens de confession musulmane, attachés à leurs références et à l’ouvert, aspirent tout autant à la pratique religieuse et à la démocratie. La foi en Islam oeuvrait à la possibilité de vivre ces deux dimensions sans antinomie, à la possibilité de vivre aussi le présent.
Que faire pour devenir une chance?
Les contradictions internes de nos sociétés et les ruptures modernes posent problème. Les religions, par-delà leurs situations hétérogènes, semblent aux yeux de beaucoup perpétuer leurs traditions dans le dogmatisme figé ou dans la dilution, dépassées par la raison instrumentale. De notre point de vue, la raison moderne n’a pas su saisir la place des valeurs de l’esprit, qui animent le coeur de l’homme qui risque de s’enflammer sur une mesure néfaste. Cela est une menace. Les conditions semblent réunies pour un délire réactionnaire irrationnel au nom de la foi, ou un vacarme antireligieux au nom de la raison. Délire et vacarme qui se propagent dans le désert de sens que le monde moderne a laissé faire, sous prétexte de liquider ce que les antireligieux nomment l’aliénation par excellence: la religion. Contre-tradition, comme le laïcisme outrancier, et tradition fermée, comme l’extrémisme politico-religieux suscitent des désordres.
Il ne s’agit pas de «sauver» la religion, encore moins de vouloir tomber dans des formes totalitaires théocratiques, mais de témoigner et d’agir pour que les êtres humains retrouvent un horizon ouvert, qui ne soit pas un trop-plein en prétendant combler le vide. Le but pour un regard musulman est la cohérence entre les dimensions fondamentales de l’humain: la foi et la raison, le temporel et le spirituel, l’individu et la communauté. Des non-musulmans, certains pour faire diversion, fuyant sans doute des questions qui se posent à tous, visent l’Islam comme le nouvel ennemi. Ils lui reprochent de se déverser dans la politique, de confondre les différentes dimensions de la vie et partant, de contredire les possibilités de la liberté et de la sécularisation, conditions de l’émancipation, contre-vérités.
La question se pose différemment. Il est injuste de considérer que l’Islam porte intrinsèquement en lui le mouvement de la confusion, du repli et de la violence, alors qu’il a participé à l’Occident, cet Occident qui a été judéo-islamo-chrétien et gréco-arabe. Ainsi, dans notre monde moderne, ce qui inquiète ce sont autant les replis internes que le dogmatisme de l’athéisme qui s’est transformé en doctrine intolérante et contraignante. «Athéisme» et «théisme» restent des termes équivoques. D’où que tout être sensé devrait préférer, non point l’un aux dépens de l’autre, mais préférer l’ouvert au fermé, c’est-à-dire refuser toutes les formes de fermeture, qu’elles soient issues de l’athéisme ou du théisme. On doit travailler à former des citoyens ouverts et non fermés. À cette condition, la religion serait une chance.
Pour les musulmans, il s’agit de renvoyer dos à dos ces deux faces du même Janus de la société dite moderne: athéisme intolérant et libéralisme sauvage. Ce n’est pas dénigrer la modernité que de dire que l’on ne doit pas oublier que la culture moderne s’est déterminée non seulement comme a-religieuse mais comme antireligieuse.
Mais ceci dit, ce que les musulmans d’aujourd’hui doivent comprendre et se souvenir, a trait au fait que la force de la culture européenne, sa modernité, malgré ses difficultés, se situe dans la fermeté avec laquelle la raison se confronte à ses limites. L’être moderne m’intéresse parce qu’il accepte sans cesse de s’exposer, de prendre le risque par l’exercice sans conditions de la raison. Mais ce que le moderne de son côté doit comprendre, c’est que l’islamisme est un anti-islam et que le musulman a participé, et le peut encore, à la civilisation dans la Cité.
Humaniser les rapports humains, a été possible grâce au monothéisme. Je n’ai pas découvert la liberté au XVIIIe siècle. Les monothéismes, notre source commune, les valeurs abrahamiques, contrairement aux préjugés, sont une des sources essentielles de la démocratie et de l’humanisme. Ce qui pose problème pour un musulman, c’est d’une part, la représentation actuelle du monde qui suscite des formes de dépendance, de déshumanisation, de déséquilibres, par-delà des opportunités, et d’autre part, l’instrumentalisation de la religion en réaction à ce risque. Articuler sans confondre, harmoniser sans opposer les dimensions essentielles de la vie, telle devrait être la chance de demain. C’est à la liberté et à l’humanité que vous êtes appelés et non à l’idolâtrie et à l’oppression, devrait être un mot d’ordre des monothéismes. C’est cela qui est une chance pour la société et que l’on doit retrouver.
Les défis
Car nous constatons que malgré une émancipation vis-à-vis de l’autorité religieuse et une séparation logique de l’autorité de l’Église et de l’État et de la sphère du public et du privé, nous avons abouti à la marginalisation des principes abrahamiques, voire à une forme de déshumanisation et à un effondrement de l’horizon de l’espérance. Ce qui se joue n’est pas simplement la séparation des pouvoirs et une saine sécularisation, que les intégrismes refusent, c’est l’être commun, notre vivre ensemble et son devenir. Les questions de la transcendance, de la communauté et du sens restent ouvertes, même si elles sont refoulées ou reversées sous des formes intégristes. Il faut renoncer à l’abandon même: tel est le message d’espérance d’un musulman aujourd’hui. Il faut résister à la fermeture d’un côté et à la dilution de l’autre. Pratiquer l’autocritique au sujet des dérives de sa propre tradition et la critique des dérives de la modernité est un devoir. Reste à discerner, à ne pas faire endosser, pour les uns à la religion, à l’Islam en particulier, ce qui relève des incohérences de la politique, et pour les autres à la raison, sous prétexte des risques qu’elle fait encourir.
Aujourd’hui, nous sommes confrontés à la déspiritualisation, la dépolitisation, la déraison: trois figures du non-monde qui se profile. Il est urgent de rappeler ces défis auxquels la foi doit répondre pour redevenir une chance.
Sur le plan du sens, le fait est que le citoyen sujet du monde a de moins en moins de lien avec la vie religieuse à laquelle les monothéistes en général et les musulmans en particulier sont attachés. Ce n’est pas la fin du monde, mais c’est la fin d’un monde. Et il nous faut le comprendre pour tenter d’en inventer un autre qui échappe à toute fermeture et idolâtrie. La mondialisation du capitalisme sauvage produit une laïcité outrancière. Dans cette ambiance d’épuisement, sans racines, des groupes prétendument religieux prolifèrent, mais cela se fait dans une sorte de vide.
Sur le plan du savoir et de la connaissance, le troisième aspect inquiétant est la remise en cause de la possibilité de penser ou de penser autrement, qui serait déraison. L’époque, qui se définit par son caractère techniciste, a-religieux, capitaliste, vise à maîtriser toutes les choses de la vie par la raison instrumentale, l’exploitation des résultats des sciences exactes et la spéculation, appréhendées comme logique du développement. Le savoir moderne privilégie la technique, la mathématique et ses applications, et les fait servir à la logique du marché. Cela aboutit à la marginalisation de la critique objective et de la pluralité. On assiste à la dévitalisation des sciences humaines et sociales, à la difficulté à assumer l’interculturel et l’interreligieux. Dans ce contexte, deux récits contradictoires de la culture moderne dominent, qui consistent à dire que la religion ou bien doit servir à consoler sans se mêler du monde, ou bien est aliénation.
Le Coran, en plus de ne pas instituer d’Église et de lier le croyant directement à son Créateur, recommande donc aux savants religieux de se tenir à distance du pouvoir politique. Le Prophète a laissé sa communauté libre en ce qui concerne la gestion de la Cité. Cependant, si la foi est une affaire privée, la religion est une question d’intérêt général, un bien de secteur public, qui doit rester du domaine du service public.
Qui, en rive Sud, doit gérer les mosquées et tenir compte des valeurs communes? La réponse est pour les musulmans évidente: non pas des forces particulières qui transformerait la religion en fonds de commerce ou appareil dans le cadre de la lutte pour le pouvoir, mais l’Etat.
Distinguer le temporel du spirituel n’est pas une faiblesse, car contrairement aux préjugés des uns et aux prétentions des islamistes, l’Islam ne confond pas. Les musulmans recherchent la cohérence. Ils s’inquiètent – et je m’inquiète – à la fois de la dépolitisation de la vie et de sa déspiritualisation. Des formules totalitaires «tout est religieux» et «tout est politique», on est passé à «rien n’est religieux, rien n’est politique, tout est marchandise!».
L’Islam est inintelligible sans ce rapport fondamental que les extrémistes de tous bords défigurent. La religion, sous leurs coups, peut prendre la forme de la théocratie qui prétend dogmatiquement imposer la domination de l’Un ou au contraire d’un laïcisme déshumanisant. Ni l’un ni l’autre ne sont l’Islam de toujours, contrairement aux apparences.
Repenser la place de la religion dans la société moderne, ce n’est pas vouloir combler un vide, surcharger le social d’un poids religieux excessif ou d’attentes lointaines, mais tenter de réactiver les capacités de l’être humain à assumer de manière responsable l’épreuve de l’existence. (paru dans l’Expression)
– Par Mustapha Chérif…* Professeur en relations internationales.

12 réponses à “Débats et opinions”

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