***Centenaire de la naissance de Mouloud Mammeri
Hommage pluriel
Plusieurs activités culturelles et scientifiques sont programmées à partir d’aujourd’hui-samedi 25 février 2017- pour célébrer le centenaire de la naissance du romancier, anthropologue et linguiste, Mouloud Mammeri.
Ainsi, la direction de la culture et l’université, qui portent toutes les deux le nom de l’écrivain, la direction de l’éducation, le Haut-Commissariat à l’amazighité, les communes de Tizi Ouzou et d’Ath Yenni, l’association culturelle Talwit, d’Ath Yenni et l’Association des enseignants de la langue amazighe de la wilaya de Tizi Ouzou ont tracé un programme commun à cette occasion, qui coïncide avec la commémoration du 28e anniversaire de la disparition du fils de Taourirt Mimoun. Le lancement de ces activités se fera aujourd’hui à Ath Yenni. A la maison de la culture de Tizi Ouzou, des expositions-vente de livres auront lieu jusqu’à mardi. Cet après-midi, le film documentaire Dda Lmulud sera projeté à la cinémathèque de Tizi Ouzou et sera suivi d’un débat avec le réalisateur, Ali Mouzaoui. Demain, à la bibliothèque principale de Tizi Ouzou, aura lieu, à partir de 10 heures, une table ronde sur le thème «L’apport de Mouloud Mammeri à la connaissance de l’amazighité», avec une dizaine d’universitaires. Lundi, à la salle de spectacles de la maison de la culture, un récital poétique, ainsi qu’une projection du film La Colline oubliée auront lieu à partir de 10 heures. Mardi, jour anniversaire de la disparition de Mouloud Mammeri, un recueillement sur sa tombe est prévu à 10 heures à Ath Yenni. Dans l’après-midi, auront lieu, au théâtre régional Kateb Yacine, une conférence de presse autour du centenaire de Mammeri, ainsi qu’une pièce théâtrale produite par des étudiants. Les différentes localités de la wilaya ne sont pas en reste. Mardi, le centre culturel Matoub Lounes de Aïn El Hammam abritera une exposition autour de Mammeri et de son œuvre, ainsi que la projection du film La Colline oubliée. L’annexe de la maison de la culture d’Azazga accueillera durant la même journée une exposition, une conférence et la projection du film L’opium et le bâton, dans l’après-midi. Durant ces quatre journées d’activité, les bibliothèques de Tadmait, Ouadhias, Illoula Oumalou et Timizart organiseront un concours de la meilleure illustration d’un extrait du roman La Colline oubliée, avec présentation de l’auteur, au profit des élèves du 2e palier. Une fresque dédiée à Mouloud Mammeri sera réalisée par les étudiants de l’Ecole régionale des beaux-arts d’Azazga. Ce matin, un circuit cycliste à la mémoire de Mammeri devra démarrer de la maison de la culture, pour la première étape, et d’Ath Yenni, pour la deuxième. L’arrivée est prévue à la place de l’Olivier ville de Tizi Ouzou. Samedi prochain, l’association des enseignants de tamazight de la wilaya de Tizi Ouzou organisera, à la grande salle de la maison de la culture Mouloud Mammeri, la cérémonie du prix Mouloud Mammeri, pour la meilleure dictée en langue amazighe. *Salah Yermèche / el watan / samedi 25 février 2017
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* Mouloud Mammeri, de A à Z
Nous célébrons cette année le centenaire de la naissance de l’écrivain, anthropologue et linguiste Mouloud Mammeri. Les festivités débuteront à partir de samedi. Le programme est déjà tracé et sera rendu public à l’occasion d’une conférence de presse animée, lundi prochain, à Ath Yeni à Tizi Ouzou…
Aziza. Le 28 décembre 2016, Aziza Mammeri, l’épouse de l’écrivain, anthropologue et linguiste Mouloud Mammeri tire sa révérence. Elle avait 94 ans. Nna Aziza, comme elle est appelée affectueusement en Kabylie, s’est éteinte un certain 28 décembre, le jour du 99e anniversaire de la naissance de son époux. Elle repose à Ath Yenni, village natal de son mari. Une femme affable, très estimée, selon les gens qui l’ont connue. «D’avoir accompagné un homme de cette envergure est un signe de noblesse d’âme. La première fois que j’ai eu la chance de connaître cette grande dame, c’était chez elle à Alger en 1972 autour d’un repas qu’elle avait préparé avec amour et auquel Dda Lmulud m’avait convié. L’émotion était pour moi très grande. Accueilli avec tant de chaleur en ce lieu sacré où vivait cette famille qui a tant donné au peuple amazigh était pour le jeune homme que j’étais un grand honneur, un moment inoubliable», témoigne à son propos l’universitaire Hacène Hireche dans un hommage publié sur le site lematin.dz. Pour l’auteur, la coïncidence du décès de la défunte avec le 99e anniversaire de la naissance de son mari est «un signe de synchronicité de deux âmes, dont la noblesse, l’élévation, la dignité sont de l’ordre du romanesque, du fantastique, du divin». Beni Yenni (en tamazight Ath Yenni), région natale de l’auteur de la Colline oubliée.
Mammeri est venu au monde le 28 décembre 1917 dans le village de Taourirt Mimoun. C’est dans ce hameau paisible qu’il fait ses études primaires. En 1928, il part chez son oncle installé à Rabat, au (Maroc), où ce dernier occupe le poste de chef du secrétariat particulier du sultan Sidi Mohammed (futur roi Mohammed V) et l’intendant général du Palais impérial. Quatre ans après, il revient à Alger et poursuit ses études au lycée Bugeaud, actuel Lycée Emir Abdelkader, à Bab El Oued, Alger. Il part ensuite au lycée Louis-le-Grand à Paris ayant l’intention de rentrer à l’École normale supérieure. En signe de reconnaissance à la grandeur de cet homme d’exception, une statue en bronze à son effigie, signée Abdeslam Olivier Graine, a été dévoilée, en juillet 2016, à Ath Yenni. On y voit Mammeri en burnous, assis face à «sa» montagne,tenant des feuillets dans sa main. Colline oubliée. Son premier roman publié en 1952. Une grande œuvre saluée par la critique littéraire. Mouloud Mammeri y dépeint la société traditionnelle, le joug colonial, la guerre, la mobilisation et le départ des hommes engendrant un désarroi au sein de la population, qui l’interprétera comme une malédiction sur le village. Si la presse française le qualifie de Beau roman kabyle, de livre décrivant l’âme berbère, l’œuvre est accueillie différemment en Algérie. Mostefa Lachraf (1917-2007), écrivain, historien et homme politique algérien, écrivait en 1952 un article qu’il intitula «La colline oubliée ou les consciences anachroniques» (consciences en retard sur l’époque). L’auteur du papier relève son dépaysement devant le roman et dit que le livre est loin d’être une avancée dans l’aspiration populaire. Selon lui, «c’est un roman pour une petite partie, qui occulte le reste du pays, un roman au reste fondé sur de fausses données ethniques et où le régionalisme est dominant». Mahfoud Kaddache, historien algérien : «Le ton général du livre choque, Mammeri parle avec désinvolture de certaines croyances, de certaines coutumes». Et d’ajouter : «Du moment que les Français réagissent à ce genre de littérature, c’est donc qu’il va contre nos intérêts. En se taisant, on déforme la vérité, on trahit sa mission, on devient complice. Le jeune colonisé veut que sa cause soit défendue par l’artiste et l’écrivain.» Pour Jean Sénac, les questions les plus tragiques sont abordées superficiellement dans ce roman. La Colline oubliée c’est également le film culte, le premier en tamazight, réalisé par Abderrahmane Bouguermouh.
Défenseur de l’amazighité. Homme de lettre, ethno-anthropologue, Mouloud Mammeri était également un fervent défenseur de l’identité berbère. Il est auteur de la première grammaire de tamazight. Par ses œuvres et son militantisme en faveur de cette cause, Mammeri s’est sacrifié corps et âme à la revendication de l’identité de son peuple. Thamazight était omniprésente dans tous ses travaux de recherche. En plus de l’écriture, il donnait des cours de tamazight à l’université d’Alger de 1965 à 1972. Ses livres sont traduits dans plusieurs langues et des mémoires sur ses œuvres sont soutenus dans les universités algériennes et à l’étranger. Il activait dans une période difficile où le tamazight fut frappé d’interdit et l’expression plurielle hermétiquement fermée. Le 10 mars 1980, les autorités interdisaient sa conférence à l’université de Tizi Ouzou (qui porte aujourd’hui son nom), sur les poèmes kabyles anciens. Ce fut l’étincelle du déclenchement des manifestations du Printemps berbère d’avril 1980. Pour l’universitaire Idir Ahmed Zaid, «Dda Lmulud a été fidèle aux voix ancestrales, à l’‘‘éternel Jugurtha’’ et aux causes justes. Il a été, sa vie durant, un ardent défenseur et illustrateur de la conscience amazighe, de la conscience nationale et même humaine».
Evocation. Chaque année, en commémoration de l’anniversaire de sa disparition, l’université de Tizi Ouzou et la maison de la culture, qui portent son nom, ainsi que le Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA) lui consacrent des journées d’étude et des colloques. Des hommages lui sont rendus par des universitaires nationaux et étrangers. Une occasion pour rappeler aux étudiants et à la jeune génération le parcours de l’illustre écrivain qui a marqué la littérature algérienne, en témoignent ses œuvres. Ses romans, tels que La colline oubliée, L’Opium et le bâton, Le sommeil du juste et La traversée du désert ont été traduits dans plusieurs langues. Les deux premiers ont été adaptés à l’écran par, respectivement, Abderrahmane Bouguermouh et Ahmed Rachedi. Mammeri a écrit également les Isfra, recueil de poèmes de Si Muh U M’ hand, ainsi que le recueil des contes anciens Machahou, Tellamchaho. Il a à son actif une trilogie théâtrale Foehn ou la preuve par neuf, Le Banquet et La mort des Aztèques. Février. Mois funeste où Mouloud Mammeri trouva la mort. Ce fut le soir du 26 février 1989 des suites d’un accident de voiture, qui eut lieu près de Aïn Defla. Il revenait d’Oujda (Maroc), où il avait participé à un colloque sur l’amazighité. Ses obsèques ont mobilisé plus de 200 000 personnes à Taourirt Mimoun. Aucun personnage officiel n’avait assisté à l’enterrement, selon des témoignages. La foule scandait des slogans contre le pouvoir et en faveur de la revendication berbère. Gouraud.
Après avoir fréquenté l’école primaire du village, il part dès l’âge de 11 ans chez son oncle à Rabat et intègre le lycée Gouraud. De retour à Alger, quatre années plus tard, il rejoint le lycée Bugeaud avant de s’inscrire au lycée Louis-Le-Grand, à Paris. Mobilisé en 1939, il rentre à l’école militaire de Cherchell d’où il sort avec le grade d’aspirant de réserve, selon une biographie. Selon la même source, Mammeri a été remobilisé en 1942. Il passe le concours de professorat de lettres pour enseigner les humanités et la littérature françaises aux lycées de Médéa puis à Ben Aknoun.
Homme de lettres. Salué mondialement pour la qualité littéraire de ses œuvres et traduit dans 11 langues, Mouloud Mammeri n’est pas prophète en son pays. Ses écrits sont ignorés dans nos programmes scolaires, tout comme les autres écrivains Kateb Yacine, Mohamed Dib, Tahar Outtar, Assia Djebar. Pour remédier à cette injustice littéraire, le ministère de l’Education nationale compte confectionner une anthologie littéraire plurilingue. Indépendance. Au déclenchement de la guerre de Libération nationale, Mouloud Mammeri s’est mis à écrire des articles revendiquant l’indépendance du pays, notamment dans le journal L’Espoir d’Algérie. Il avait également adressé des lettres à l’ONU entre 1956-1957, dans lesquelles il dénoncera les exactions coloniales. Durant la Bataille d’Alger en 1957, il écrit une pièce de théâtre Le Foehn. L’œuvre qui traite de la guerre d’indépendance sera jouée en 1967 en français à Alger, Constantine et Oran, mais elle ne sera éditée qu’en 1982 (Paris, Publisud).
Jugements. Mouloud Mammeri décortiqué par deux écrivains. «Ses romans représentent, si l’on veut, quatre moments de l’Algérie : La Colline oubliée, les années 1942 et le malaise dans le village natal avec le départ pour le pays des autres ; Le Sommeil du juste, l’expérience de l’Algérien chez ceux-ci et le retour, déçu, chez les siens ; L’Opium et le bâton, la guerre de Libération dans un village de la montagne kabyle (…). Enfin, La Traversée depuis 1962 se termine sur le désenchantement (…) La mystique est retombée en politique, le dogme et la servitude sont programmés», écrit Jean Déjeux dans le Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française (Paris, Editions Karthala, 1984). Pour Tahar Djaout, les rapports de Mammeri avec le pouvoir ont été très clairs. «Une distance souveraine (…) Tu n’acceptais aucune contrainte, aucun boulet à ton pied, aucune laisse à ton cou. Tu étais par excellence un homme libre. Et c’est ce que ‘‘Amazigh’’ veut dire. Cette liberté t’a coûté cher. De toute façon, tu en savais le prix et tu l’as toujours accepté. (…)» Kabylie, l’essence de son œuvre. Il était un enfant du peuple. Dans son comportement quotidien, dans son œuvre littéraire. Malgré les moyens obsolètes de l’époque, il a contribué grandement au travail de mémoire. Il a recueilli, traduit et fait connaître les traditions orales (poèmes, contes, chants) de la langue et de la culture berbères aussi bien dans sa région qu’ailleurs. Grâce à ses travaux de recherche, beaucoup de choses ont été exhumées, sauvées de l’oubli et de la déperdition. Lettre de Djaout à Mammeri, après sa mort, publiée par Awal (revue semestrielle fondée à Paris par Mammeri et Tassadit Yacine, avec le soutien de Pierre Boudieu) : «Comme il va être dur de devoir désormais parler de toi au passé ! (…) En dépit de ce que tu as donné à la culture maghrébine, tu demeurais un citoyen comme les autres, un homme qui n’a jamais demandé de privilèges, qui a, au contraire, refusé tous ceux qui lui ont été proposés. Depuis le prix littéraire qui a couronné ton premier roman et que tu as refusé d’aller recevoir, tu t’es méfié de toutes les récompenses parce que tu savais qu’elles demandaient des contreparties. Tu n’étais pas de ces écrivains qui voyagent dans les délégations officielles, dans les bagages des ministres ou des présidents, et qui poussent parfois le cynisme jusqu’à écrire, une fois rentré, des articles contre les intellectuels aux ordres des pouvoirs !» Olivier. En réponse à Jean Pélégri qui lui demandait quel était son arbre préféré, Mammeri écrit : «L’arbre de mon climat à moi c’est l’olivier ; il est fraternel et à notre exacte image. Il ne fuse pas d’un élan vers le ciel comme vos arbres gavés d’eau. Il est noueux, rugueux, il est rude. Il oppose une écorce fissurée mais dense, aux caprices d’un ciel qui passe, en quelques jours, des gelées d’un hiver furieux, aux canicules sans tendresse. A ce prix, il a traversé les siècles. Certains vieux troncs, comme les pierres des chemins, comme les galets de la rivière, dont ils ont la dureté, sont aussi immémoriaux et impavides aux épisodes de l’histoire ; ils ont vu naître, vivre et mourir nos pères et les pères de nos pères.» Prix Mouloud Mammeri. Lancé il y a quelques années, par l’association de wilaya des enseignants de tamazight. Coïncidant avec la commémoration de l’anniversaire de la mort du défunt écrivain, il récompense la meilleure œuvre littéraire d’expression amazighe. Une forte participation des élèves est enregistrée. Institué en 2007, ce concours vise, selon ses initiateurs à contribuer à la promotion, à travers l’émulation inter- établissements, de la transcription de la langue amazighe, pour la protéger des aléas de l’oralité, selon le vœu cher au défunt Mammeri qui avait déclaré : «Celui qui aime tamazight se doit d’en maîtriser l’écriture.»
Question. Selon la thèse officielle, Mouloud Mammeri a trouvé la mort dans un accident de la circulation, survenu dans la nuit du 25 au 26 février 1989, à Aïn Defla. Un drame sans témoin, sans enquête, malgré les demandes formulées par des personnalités, estime-t-on. Recherches. L’enfant de Taourirt Mimoun a mené nombre de recherches en sciences humaines. De 1969 à 1980, il dirige le Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques d’Alger (CRAPE). En outre, Mouloud Mammeri a intégré pour une courte durée la première Union nationale des écrivains algériens qu’il abandonne pour discordance de vue sur le rôle de l’écrivain dans la société. Il recueille et publie en 1969 les textes du poète kabyle Si Mohand U M’hand. Il a œuvré grandement à la préservation et au développement de la langue amazighe, à travers ses travaux sur la grammaire, les méthodes d’enseignement de la langue et le dictionnaire dans lequel il a regroupé le vocabulaire des différents dialectes berbères. Si Mohand U M’hand. Fasciné par le troubadour, Mouloud Mammeri publie en 1969 chez les éditions François Maspéro Les Isefra, poèmes de Si Mohand. L’ouvrage est enrichi par une traduction et une étude détaillée de la poésie du célèbre poète errant. L’œuvre de Si Mohand est directement inspirée de sa vie, marquée par la violence et l’exil, que Mammeri a jugé utile de reconstituer à travers la poésie riche et variée de Si Mohand. Ainsi, il a rendu publics ces «isefras», dont un nombre important étaient menacés de déperdition. Si Mohand U M’hand décède à Aïn El Hammam le 28 décembre 1905 des suites d’une maladie. Taourirt Mimoun, village de montagne relevant de la commune d’Ath Yenni où l’auteur est né et a passé son enfance et son adolescence, parmi les siens. Mohamed Arkoun témoigne : «Mouloud appartenait à une famille aisée, de haute renommée, non seulement dans les villages, mais dans l’ensemble du douar et même au-delà. Leur maison toute blanche se voyait de tous les autres villages parce qu’elle se dressait au sommet de la colline à laquelle s’accrochait l’ensemble des maisons de Taourirt Mimoun.» Université Mouloud Mammeri, fréquentée aujourd’hui par 60 000 étudiants. En 1980,, l’université de Tizi Ouzou a été le fer de lance du combat identitaire et démocratique. C’est d’ici qu’ont pris naissance les événements de Kabylie d’avril 1980 connus sous l’appellation du Printemps berbère, et ce, suite à l’annulation d’une conférence-débat de Mouloud Mammeri. Le mouvement de protestation prendra de l’ampleur et aboutira à la proclamation du Mouvement culturel berbère (MCB), porte-flambeau de la revendication identitaire et démocratique en Kabylie. Vie. Il a vécu humble, côtoyé jeunes et vieux du village. Son père, Dda Salem, était armurier-bijoutier et poète à ses heures. Une vie simple vouée à l’écriture et à la transmission du savoir. A l’indépendance, Mouloud Mammeri devient professeur d’ethnographie à l’université d’Alger. Il enseigne aussi le berbère et prend la tête de l’Union des écrivains algériens jusqu’en 1967.
Durant les années 1980, il fonde à Paris le Centre d’études et de recherche amazighe (Ceram) et la revue Awal (La parole), et enseigne à l’EHESS (France). Wibghane taqbaylit adyisine tiras «Celui qui aime tamazight se doit d’en maîtriser l’écriture», répétait inlassablement le défunt Mouloud Mammeri. Pour la célébration du centenaire de sa naissance (1917-1989), il est prévu cette année un colloque international sur sa vie et son œuvre. En plus de cette rencontre littéraire, le programme tracé pour la circonstance prévoit, entre autres, la réédition des œuvres de l’écrivain ainsi qu’une émission et une cérémonie d’oblitération d’un timbre postal à sa mémoire, a indiqué Si El Hachemi Assad, secrétaire général du Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA). Yacine Kateb. L’auteur de Nedjma admirait le travail de Mammeri. Il écrit : «La Colline oubliée m’a enthousiasmé dès sa parution. Ce roman suffirait à situer son auteur comme un grand écrivain, en Algérie et dans le monde. Je lui exprimais mon admiration lors d’une première rencontre à Paris. Nous ne nous sommes revus qu’à la fin de la guerre de Libération, toujours à l’étranger, en Egypte, en Italie, en URSS, dans des réunions internationales. En 1962, au Congrès des écrivains afro-asiatiques du Caire, je pris sa défense, alors qu’on lui reprochait d’avoir été parrainé par le maréchal Juin pour l’attribution d’un prix littéraire à La Colline oubliée. Jusque-là, nos relations étaient bonnes. Nous nous sommes brouillés après l’indépendance, lorsque Mammeri est devenu le président de l’Union des écrivains algériens, une organisation fantoche fabriquée de toutes pièces, sans congrès, et en l’absence de la plupart des écrivains. Il est vrai que Mammeri reconnut par la suite son erreur.» Le Zèbre, titre d’une nouvelle publiée par Mouloud Mammeri en juin 1957 à Paris. Parmi ses autres nouvelles, Ameur des arcades et l’ordre (1953), Le Zèbre (1957), La meute (1976), Ténéré atavique (1983), L’Hibiscus (1985), Le Désert atavique (1981), Escales (1985). Une production littéraire féconde.**Ahcène Tahraoui / el watan / vendredi 24 février 2017
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*Vers et sagesse berbère
Partout dans le monde, la solitude et la misère sont les mêmes. Ce ne sont que les langues et les espaces géographiques qui changent; la nature humaine a une envergure similaire.
L’un des poètes les plus importants qu’a enfantés la région de Kabylie est sans doute Cheikh Mohand Ou Lhocine. On doit sa sortie de l’anonymat à Mouloud Mammeri. Le dernier livre qu’il a écrit, peu avant son décès, a été consacré à ce poète qui a apporté une touche confirmée à la culture orale kabyle. De même qu’une grande partie de sa pensée recèle des pans novateurs que les profanes ne connaissent pas forcément. Ce n’est sans doute pas un hasard si Mouloud Mammeri s’est intéressé de près à Cheikh Mohand. Le livre qu’il a consacré à ce dernier n’a été publié qu’après sa mort. Récemment, le Centre national de recherche préhistorique, anthropologique et historique (Cnrpah) a publié deux volumes contenant l’ensemble des écrits de Mammeri inhérents au poète. Da L’Mouloud est connu comme chercheur de terrain. Il a travaillé pendant des années pour rassembler les dits et les actes de Cheikh Mohand Ou Lhocine. L’écrivain avertit que ce qui a été collecté dans ce livre est certainement en deçà de la masse entière de ce qu’a dit le Cheikh, mais elle représente à peu près tout ce qui reste de lui à l’heure actuelle. La poésie de Cheikh Mohand a eu un effet libérateur, plus que celui qu’ont eu d’autres poètes comme Mohand Ou Saâdoun, présenté comme étant son émule. Cheikh Mohand, contrairement à Si Mohand Ou M’hand, a connu une vie sédentaire au point qu’il n’a pas quitté la Kabylie, même une seule fois durant les soixante-dix ans de son passage sur terre. «Dans tous les sens, 100 kilomètres au plus, un îlot menu, mais il est vrai intensément dense et intensément visité. Les chiffres ici font illusion: dans ce cadre restreint, chaque colline porte un village et chaque village est un monde. Un soi bourré de valeurs, de traditions, de saints lieux, de saints hommes, de misères grandiloquentes, d’honneur ombrageux, de folles légendes et de dures réalités», écrit Mouloud Mammeri. Mais partout dans le monde, la solitude et la misère de l’homme sont les mêmes. Ce ne sont que les langues et les espaces géographiques qui changent; la nature humaine a une envergure similaire. C’est pourquoi, dès l’âge de trente ans environ, Cheikh Mohand commence à rendre compte par le verbe tout le vécu partagé avec ses concitoyens. Contrairement à ce que pensent certains aujourd’hui, Cheikh Mohand était illettré. Tout comme les poètes de l’époque, sa production poétique était exclusivement orale. Ce poète, devenu mythique, a vécu loin des grandes cités, mais dans un minuscule village: Aït Ahmed, près de Aïn El Hammam où la vie était d’une extrême rudesse. La mère du poète, étant issue d’une famille maraboutique, permettra à son fils d’acquérir des notions dans ce domaine. Selon Mouloud Mammeri, l’une des trois soeurs du poète, Fadhma, sera son émule en sainteté et acquerra près de lui une notoriété considérable. Pourtant rien ne prédestinait Cheikh Mohand à devenir poète. Sa famille est pauvre. Enfant, il était berger. Mais plus tard, il s’initie à l’ordre El Rahmania qui est le courant le plus important dans la région de Kabylie. L’écrivain d’Ath Yenni témoigne, dans son livre, que Cheikh Mohand se distingue de la foule des adeptes ordinaires de la confrérie et parcourt tous les lieux fréquentés du pays kabyle: les marchés, les sanctuaires, les mausolées, accompagné partout d’une troupe d’adeptes férus d’extase comme lui. Puis, il grimpe la hiérarchie rahmania jusqu’à devenir le «Mokkadem» du cheikh Aheddad pour la Grande Kabylie. Les premier vers, c’est à la face de son père que Cheikh Mohand les récite, quand on lui fait le reproche de ne pas travailler pour subvenir aux besoins de la famille. C’était une réponse cinglante sous forme de poème, qui sera prise pour un blasphème par certains auditeurs: «Mohand Larbi des Aït Lhocine, aussi vain qu’un panier de figues, tu t’en prends à des hôtes que tu ne connais pas, mais je jure par Dieu, qu’un jour tu diras: cet homme est donc un second prophète?». Le fait de se comparer au Prophète n’est qu’une rhétorique certes mais, à l’époque, on ne le prit pas ainsi. Comme tout autre poète, le sens de la provocation est ainsi aiguisé dans la poésie de Cheikh Mohand. Ce choix est utilisé principalement pour mieux frapper les esprits. Dans le livre Cheikh Mohand a dit, Mouloud Mammeri revient en détail sur cet épisode qu’il développe et qu’il analyse. A partir de là, en plus de son statut de «Mokkadem», le Cheikh sortira progressivement «ses cartes» de poète. Puisqu’à chaque situation, à chaque événement et à chaque interpellation, ses réponses sont des poèmes ou des maximes inattendus. Quand on lui demande qui l’a institué Mokkadem, il répond spontanément: Dieu. Le cheikh est plus qu’un poète puisqu’il devient aussi éclaireur au vrai sens du terme. Il prodigue des conseils qui s’avèrent souvent utiles et salvateurs. A un homme qui lui demandait quelle règle de conduite fallait-il adopter dans sa vie, le Cheikh répliqua: «Loue Dieu, dis le vrai, dispense tes biens, fuis le mauvais pas et ne parle pas avec les morts.» Au sujet de la dimension de moraliste de Cheikh Mohand, Mouloud Mammeri explique que les morts ensevelissent les morts, Cheikh Mohand sait que c’est la condition commune mais pour son compte personnel, il a des exigences plus ardues; sa vocation à lui est de travailler à enfanter la vérité, à donner aux hommes le sens de la vraie vie. «Car, rapporte encore Mammeri, les scrupules inutiles, la rigueur vaine, la stricte observance de rites de pure convention, le respect paresseux des vérités admises sont une forme de mort». Le livre de Mouloud Mammeri sur Cheikh Mohand est important à plus d’un titre pour plonger dans la vie spirituelle de la Kabylie. Le lire, c’est apprendre que la pensée kabyle est capable d’aller de l’avant et de se renouveler pour peu que l’on prenne conscience de ses aspects négatifs.(L’Expression-30.08.09.)
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* Charles Bonn, spécialiste de la littérature maghrébine
L’œuvre de Mouloud Mammeri n’a jamais la place qu’elle mérite
Auteur prolifique, Charles Bonn est un des grands spécialistes de la littérature maghrébine à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages de référence. Fondateur du site Limag, il vient de publier chez Garnier Lectures nouvelles du roman algérien, essai d’autobiographie intellectuelle, où il revient sur sa rencontre avec la littérature de cette partie-ci de la Méditerranée. Dans l’entretien inédit qu’il nous a accordé en 2008, il revient sur le rapport qu’entretenait Mouloud Mammeri avec son environnement.
- Mouloud Mammeri représentait le dernier maillon d’une lignée d’amusnaw (intellectuel) émergé dans un contexte colonial. Quelles sont les facteurs qui ont permis l’émergence d’auteurs de la trempe de Mammeri dont l’œuvre ne fut pas bien accueillie par certains de ses compatriotes ? Il y a deux questions en une. Ou plutôt une question et une affirmation, dont on se demande quel est le lien. A la question, je répondrai simplement que cette émergence répondait à un besoin. D’une part, il y avait une génération d’écrivains nouveaux parmi lesquels se trouvait Mammeri. Et d’autre part, sans doute, aussi un intérêt grandissant auprès du public, en fonction bien sûr de l’actualité politique, mais également d’une évolution des mentalités. Je parle du public français, qui a été bien sûr le premier touché, étant donné la diffusion probablement assez réduite de ce type de livres en Algérie colonisée. - Pourquoi un aspect de l’œuvre (régionaliste comme le lui reprochait à la parution de la Colline oubliée ses détracteurs) fut mis en avant par ses critiques. Est-ce une tare et a-t-il cherché à s’en démarquer ? Ce n’est pas une tare. Mais ça désigne le public auquel ce type de littérature s’adresse, et ça a pu être ressenti comme une dépendance par certains intellectuels nationalistes de l’époque. Je crois surtout qu’il y a là une simplification de l’histoire littéraire algérienne dont l’une des origines peut être trouvée chez Jean Déjeux, largement repris ensuite par une critique répétitive. Ceci dit, Mammeri était surtout un ethnologue universitaire, qui a su par ailleurs tirer une œuvre littéraire magnifique de son travail universitaire, ce qui n’est pas donné à tout le monde. - Mammeri était un auteur moins prolifique que ses contemporains, à l’instar de Mohammed Dib. Cela est-il dû à un penchant personnel, ou bien à ce travail de recherche scientifique (travaux sur la poésie ancienne et l’Ahellil du Gourara) ? Il n’y a pas de honte à écrire peu. Comme il n’y en a pas non plus à écrire beaucoup! Mais Mammeri, comme je viens de le dire, était d’abord un chercheur, et il est évident que ça prend beaucoup de temps, au détriment de l’œuvre littéraire entre autres. - La nouvelle génération d’écrivains a pris ses distances avec les «pères fondateurs». Il s’en est trouvé même par parmi eux qui ont dénigré cette littérature qualifiée d’ «ethnographiqu »… Je dirai que cette disqualification a rarement été le fait d’écrivains. Qu’elle a surtout été celui de journalistes reprenant, encore une fois, les simplifications de Jean Déjeux, lequel a tout de même le mérite d’être le découvreur : sans lui, parlerions-nous autant aujourd’hui de ces écrivains, et y en aurait-il autant ? C’est trop facile également d’épingler les maladresses de cet autodidacte de génie qu’il était. - Vous qui avez approché cet homme exceptionnel, quel souvenir en gardez- vous? En quoi se distingue-t-il des autres auteurs de l’époque ? (Sa prestance, une amertume rentrée, déception par rapport au présent et l’avenir du pays, etc.) ? Oui, j’avais une relation très amicale avec lui, même si je l’ai rencontré relativement peu de fois. J’aimais beaucoup cette amertume rentrée dont vous parlez fort justement, et qui n’était jamais aigreur, bien au contraire. J’ai rarement rencontré des personnes aussi ouvertes aux autres, aussi douces et empathiques. Et en même temps, cette ouverture lui venait, précisément, de la grande rigueur de son travail scientifique, qui lui permettait une rare hauteur de vue. - L’œuvre de l’écrivain a-t-elle eu la place qu’elle méritait dans le programme scolaire ou du moins dans le bréviaire de militants politiques qui ont essayé de s’approprier le mythe mais non pas l’œuvre, toujours étouffée ? L’œuvre d’un grand écrivain n’a jamais la place qu’elle mérite… Ceci dit, c’est vrai que celle de Mammeri a été victime de discours idéologiques obtus, aussi bien pro qu’anti-berbéristes. Et de mesures d’interdiction encore plus imbéciles dont on sait les conséquences qu’elles ont eues. **Nadir Iddir/ el watan / vendredi 24 février 2017
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