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Les printemps en Algérie

par Farouk Zahi

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Les printemps en Algérie spacer

Au cours d’une randonnée printanière dans les profondeurs du pays, on ne reste pas insensible à ces immensités territoriales dont le génie de la nature en a fait un pays des plus beaux au monde.
L’aventure commence à partir d’Alger, Bou Saâda traversée, c’est vite Ben S’rour. A la sortie est de ce chef-lieu de daïra du sud de la wilaya de M’sila, la route, une ancienne piste, jadis poussiéreuse et chaotique, bitumée à l’enrobé, fait gagner aux usagers près de cinquante kilomètres entre Alger et Batna. Elle traversera les commune de Zerzour, de M’doukal (fief de Abdelhamid Ababsa et de Athmane Ariouet), de Bitam et enfin de Barika. M’doukal est cette radieuse palmeraie, où l’herbe grasse et l’élevage bovin sont visibles d’emblée ; quelques demeures cossues, à l’allure de châteaux, attirent irrésistiblement le regard du visiteur.  Enclavée depuis les temps immémoriaux, cette zone revient à la vie après sa très longue torpeur, le renouveau agricole semble être ici, beaucoup plus, une réalité qu’un mythe. La campagne est perlée de nouvelles constructions et de forages. La généreuse climatologie est certes pour beaucoup dans cette myriade de couleurs, des luxuriances florales mauves étonnent par leurs étendues ; serties parfois de taches blanchâtres de pâquerettes ou jaunes de vinaigrettes, elles tissent de somptueuses tapisseries. Les traînées rouge vif du coquelicot barbouillent la palette des champs de céréales, la main de l’homme est aussi passée par là. Les occupants de voitures stationnées en bord de route, le dos courbé, tentent de dénicher le «terfass» (truffes). Au-delà de Barika et à partir du bourg de Telato, apparaissent au loin les cimes enneigées du Pic des cèdres du parc naturel du Belezma et du mont d’El Moustaoua des Larbaâ. Notre première halte se fera dans la capitale de l’Aurès «El Acham», berceau de toutes les résistances : de la Kahina à Benboulaïd.

* Printemps 1956
Oued Béni Fédhala, un lieu-dit, que se partage trois tribus, les Béni Fedhala, les Touaba et les Béni Maâfa à une quinzaine de kilomètres de Mac Mahon, dans le département des Aurès, vit les affres de la misère et ceux de la guerre qui était à sa deuxième année. Barbat, centre géographique des lieux, abrite un gros casernement de chasseurs alpins motorisés. Installé sur une butte, contrôlant à la fois les routes d’El Kantara, celle de Mac Mahon et les gorges des Larbaâ menant vers Bouzina et Menaâ en plein coeur des Aurès, il défiait les lieux. Les gorges qui débouchent sur le hameau de Maâfa El Hakania (l’authentique) étaient considérées comme l’endroit duquel surviendrait toute incursion de fells (contraction de fellaghas). Leur accès, contrôlé par un avant-poste militaire, occupé par une section fortifiée dans une ancienne école, était placé sous bonne garde. Le souvenir de l’attaque de la gendarmerie coloniale, le 1er novembre 1954 à Mac Mahon, ne s’est pas encore estompé. Depuis lors, la région est étroitement surveillée ; le chahid Salah Zidani, chef politico-militaire zonal, est chanté par l’épître populaire. Le chahid Zekkour, enfant du hameau, tenancier d’un commerce à Mac Mahon, constituait le point de ralliement des agents de liaison «Moussebiline» et des chefs de guerre de la résistance armée. Planifiée en mai, l’opération, en quête d’armement à récupérer, devait être menée le 30 du même mois, juste après minuit. L’agent chargé de faire la jonction avec le groupe de choc qui devait mener l’attaque contre le poste avancé de Maâfa, n’était autre que le chahid Salah Nezzar, sous-officier d’active au sein même du cantonnement. Le mot de passe était : «Lahoua ou dhrara» (la brise de la montagne). Le groupe, qui prenait la précaution de faire éloigner la population par crainte des représailles, était déjà sur les lieux à minuit. Le hameau sur l’autre berge de l’oued, visible aux quelques lueurs blafardes de quinquets, semblait assoupi. Seules les lumières crues des miradors du poste illuminaient les lieux. A l’heure indiquée, la voix de Salah Nezzar entonnant «Lahoua ou dhrara» déchirait le silence de la nuit. La porte d’accès est subrepticement ouverte, le groupe se scinde en deux, le premier se dirige vers les chambrées et le second vers l’armurerie. L’effet de surprise ne laissait aucune chance à l’ennemi, les premières victimes étaient exécutées à l’arme blanche, ceux qui tentèrent de réagir ne résistèrent pas longtemps au crépitement des armes. Le bilan fait état de quarante tués parmi les assiégés et de quatre chahids, tous «Moussebiline» parmi les assiégeants. Seul rescapé, un soldat du contingent eut la vie sauve pour s’être dissimulé dans une bâche à eau au cours de l’assaut. Il a été récupéré cette nuit-là, 100 pièces d’armement léger, 4 fusils-mitrailleurs et un mortier. La riposte ne se fit pas attendre, tout le hameau de Maâfa, déjà évacué, fut soumis au pilonnage des canons d’engins blindés ; seules deux vieilles personnes invalidées par leur âge avancé, ne quittant volontairement pas les lieux, y périrent. Paris avait à l’époque introduit l’euphémisme cyniquement appelé : responsabilité collective aux lieu et place de sanglantes représailles.

Printemps 2009

A la sortie sud-est de Aïn Touta (ex-Mac Mahon), la route des Maâfa serpente à travers les collines, sur une quinzaine de kilomètres. A quelques minutes de notre destination, la descente sur l’oued des Béni Fedhala s’amorce en douceur. La vue plongeante sur le vallon verdoyant est à couper le souffle. Quelques masures traditionnelles en pierre taillée existent toujours, elles rappellent aux «oublieux» comment vivaient ces populations rudes, fières et néanmoins humiliées par une présence coloniale des plus abjectes. Des jardins en terrasse sont déjà fleuris par l’abricotier très répandu dans la région, le pêcher et autres végétaux rustiques : figuiers et oliviers. Disséminé à perte de vue, le logement rural détonne sur le vieux bâti. Le vallon semble pulsé à la vie, les populations, qui avaient jadis quitté les lieux, semblent vouloir y revenir. Un petit chevreau apeuré se risque à sauter du toit d’une ancienne maisonnette semi-enterrée servant probablement de bergerie. Une symphonie de lumière, de couleurs printanières et de sonorités champêtres incite à la farniente contemplative. La paix est bien là, les échines ne sont plus courbées sous la cravache du contremaître, bras armé du colon, mais pour mieux creuser la terre. Ingrate parfois mais souvent généreuse, celle-ci est la leur, ils la bichonnent. Le nouveau centre de vie de Barbat est à quelques minutes de roulage, il est vite rallié. Le sinistre casernement est toujours là, ceint d’une lugubre muraille de pierre, il jure par son incongruité sur ces lieux qui n’appartiennent plus à ses bâtisseurs, repartis à jamais. A l’inverse des vestiges romains, la conscience populaire inscrit ces temples de la torture, dans les sombres replis de la Nuit coloniale. Et comme l’histoire poursuit inexorablement son cours, il n’est plus seul sur les lieux, et là : une école, une mairie, une annexe de centre culturel, un centre de santé, une brigade de gendarmerie et un collège d’enseignement moyen nouvellement mis en service. Il accueille les élèves qui, jusque-là, étaient scolarisés à «Touta». L’infirmier, diplômé d’Etat, «médecin du coin», connaît bien la population desservie par ses soins. Il dit recevoir régulièrement le médecin consultant ainsi que l’équipe mobile chargée des vaccinations et autres prestations sanitaires.Sur les 3 km restant à parcourir sur la corniche surplombant l’oued pour atteindre l’ancienne Maâfa, se trouve Izemmourène, vestiges d’une archaïque huilerie, relique de l’histoire communautaire. Au détour de deux ou trois virages en épingle à cheveux, des stèles commémoratives d’accrochages entre les forces d’occupation et des groupes de résistants sont érigées pour le devoir de mémoire. Sur ces mêmes lieux, le chahid Khanouch a été déchiqueté en décembre 1955 en manipulant la charge explosive qu’il s’apprêtait à enfouir dans le sol, avant le passage d’un convoi militaire. L’ancien hameau devenu village porte le toponyme «Dechrat Mokhtar Medhkour alias El Ghali», l’un des principaux auteurs de l’attaque contre le poste avancé à quelques mètres de là. Celui-ci sera la première étape de notre visite. Jalousement protégé par un mur d’enceinte et un portillon, il témoigne encore de ces «gueux» qui poussèrent l’outrecuidance, jusqu’à attaquer les forces d’occupation dans leurs propres repaires, pourtant fortifiés. Une allée dallée mène vers un mémorial de près de 3 mètres de haut, la grande plaque de marbre gravé, restitue les détails du déroulement de l’opération, ainsi que les noms des martyrs tombés cette nuit printanière de 1956.Le village naissant est formé de quelques maisonnettes, une mosquée et une école. En pleine revivification, le lieu présente des signes d’une timide, mais néanmoins visible urbanisation. Un cantonnement de garde communale fait face au musée du Djihad. Djamal Dahmani, le jeune gardien, est fier de nous présenter «son» musée. Les restes d’un moteur d’avion de chasse, d’une bombe déchiquetée trônent à côté d’une monstrueuse bombe de 500 kg qui n’était que fêlée, son système de mise à feu, assurément défaillant, n’a pas provoqué de déflagration. L’intérieur, propret et bien tenu, contient une riche documentation, une plaque en cuivre ne comportant pas moins de 120 noms de martyrs, pour beaucoup d’origine inconnue, dont «Le Kabyle» était en attente d’être fixée quelque part. Des photos de chouhada, des plus illustres aux anonymes, sont affichées sous verre cadenassé, des journaux pour la plupart arabophones relatant les faits de guerre sont classés avec méthode. Djamel veille jalousement sur son patrimoine historique. Il nous brandit une coupure de presse de l’époque, montrant un soldat colonial portant un petit baudet sur le dos, avec ce commentaire journalistique : «La pacification ne touche pas que les populations, elle s’intéresse même aux animaux !».Non loin du village, le cimetière de chouhada entouré d’une petite murette est là, sous l’ombrage de quelques essences forestières. Les tombes nouvellement blanchies ne portent aucun nom et c’est tout de même curieux ! L’emblème national apparemment neuf hissé sur la hampe augure de la commémoration très prochaine de la Journée du Chahid du 18 février. Non loin de là, de véritables chantiers sont à pied d’oeuvre : constructions nouvelles et forages. Les gardes communaux Aïssa et Kaddour, qui faisaient office de cicérones, parlent du retour progressif de gens qui avaient longtemps déserté les lieux. Kaddour et son cousin, avec une pointe de regret, auraient aimé, eux aussi, bénéficier de l’apport financier de l’autoconstruction rurale afin de se fixer définitivement ; surtout que de grandes potentialités hydriques sont mises en évidence. Et du doigt, Kaddour nous montre une foreuse et d’ajouter : «avec la sonde, l’eau n’est qu’à 80 mètres de profondeur». Le bref pèlerinage en ces lieux mythiques n’aurait pas été complet sans la visite des gorges où naît l’une des principales sources qui alimentent Oued Maâfa. Ce dernier rejoint par oued Béni Fedhala, se jettent tous deux à oued El Haï qui traverse El Kantara pour aller mourir dans le barrage de Fontaine-des-Gazelles dans la wilaya de Biskra.

La route qui mène vers l’une des nombreuses sources de oued Maâfa, est asphaltée et se termine en cul-de-sac sur la berge droite du cours d’eau. Les ruines de l’ancien hameau sont à un jet de pierre sur la rive opposée. En dépit de son apparent abandon, des pylônes électriques alimentent toujours le hameau et ce n’est certainement pas l’oeuvre «civilisatrice et bienfaitrice» du colonialisme. La source, qui produit un gros débit, sourd sous la roche du lit de l’oued encaissé entre de hautes falaises qui l’enserrent plus étroitement vers l’amont. Un grand bassin bétonné, qui servait durant la chaude saison de piscine aux soldats français, est toujours là. Le spectacle est époustouflant, les parois rocheuses sont incrustées d’anciens gîtes semblables à ceux du Rouffi. Il ne s’agit pas simplement de grottes jadis habitées, des traces de fumée persistantes le prouvent aisément, mais de demeures qui gardent encore des restes de murs en terre cuite soutenus par des poutres en bois qui enjambent le vide des crevasses rocheuses. Le génie bâtisseur des anciens habitants faisait que ces habitations se sustentaient à plusieurs dizaines de mètres du sol. Kaddour, le garde communal, nous apprend qu’en suivant le cours d’eau vers l’amont, l’on peut aboutir à la cédraie des Larbaâ appelée Z’kak (la ruelle ?). Cette commune, qui a souffert des exactions terroristes, a été virtuellement abandonnée par ses habitants ; son administration, elle-même, a été momentanément installée à Bouzina, non loin de là. Fiers de leur Maâfa «El Hakania», Aïssa et Kaddour affirment que leur dechra n’a jamais connu de turbulences, à part celles engendrées par la guerre de Libération nationale. Nous quittons les lieux, non sans un certain sentiment de redevance morale envers ce bastion qui a consenti autant de sacrifices, disproportionnés d’ailleurs, en regard du petit nombre d’habitants qu’abritait le vallon des Béni Maâfa.

Le retour se fera par la boucle des Ziban. On ne se lasse jamais de contempler El Kantara, ses gorges, son village rouge ou son musée lapidaire romain. Le souvenir du héros de la Révolution, le commandant Amor Driss, ne peut être que vivace en traversant sa ville natale. Blessé et fait prisonnier lors de la bataille de Djebel Thameur le 28 mars 1959, il était assassiné par ses geôliers à Djelfa. La route qui relie El Kantara à Biskra est intensément animée, le produit agricole y est pour beaucoup.

Fontaine-des-Gazelles, jadis sans attrait et vite traversée, est devenue un centre opulent d’échanges commerciaux de par son eau minérale et ses boutiques faisant dans l’artisanat, les arachides du Souf, le henné, le safran de Zeribet El Oued et le sel iodé de Loutaya. Son barrage réalisé dans les années 80 est plein jusqu’au débordement. Arrivés à Loutaya, nous bifurquons à droite pour rejoindre la nationale 46 reliant Biskra à Djelfa. Cette bretelle nous permet de constater le même phénomène, des prés fleuris à l’envi. La localité de Labrèche, de récente création, est presque au centre du trajet séparant Loutaya de Tolga. A l’instar de Bordj Benazouz, fleuron de la plasticulture, cette zone semi-désertique s’est mise à cette technique agricole moderne. L’aride territoire a eu lui aussi ses hauts faits d’armes, dont le plus célèbre fut la bataille de Laâroussine (duo de mamelons montagneux) en 1955 où 14 membres de l’ALN consentirent le sacrifice suprême. Cet acte de bravoure n’a rien de surprenant quand on sait qu’il provient de la descendance de Cheikh Bouziane des Zaâtcha. Au détour d’un virage, un insolite spectacle s’offre à la vue, des dizaines de camions, dont l’immatriculation renseigne sur leur provenance, sont stationnés dans l’attente de leur chargement en tomates, carottes ou poivrons. Une palmeraie naissante couvre de son ombrage ces étendues réputées incultes pour le profane. Le seul point noir qui défigure l’environnement est cette décharge publique fumante en bordure de route et qui empeste de ses relents la limpidité de l’atmosphère. Le carrefour de Farfar est vite rejoint et la belle route nous ouvre les voies du retour. La localité de Bir Naâm est devenue l’excroissance économique de la commune de Chaïba, dont les gorges jadis meurtrières pour les routiers ne le sont plus du fait de leur élargissement. La grande plaine de Djoub, village spécialisé dans le commerce de la viande ovine, est plus que jamais verdoyante ; ici le logement rural est probablement le plus dense que partout ailleurs. Au sortir de ce petit bourg, un petit cimetière de chouhada, dans lequel est érigée une stèle, rappelle que les Ouled Slimane s’enorgueillissent d’avoir enfanté le chahid Commandant Ali Benmessaoud et le petit Chebichèbe brûlé vif par les criminels de guerre amnistiés par la république de Marianne, pays des droits de l’homme. L’électrification rurale est certainement le miracle socio-économique le plus concret des réalisations de l’Algérie indépendante. L’électricité, cette énergie dont la domesticité permet maintes commodités dont le fait télévisuel, peut autoriser par cascades le fait culturellement citadin.

Il est tout aussi surprenant de remarquer dans ces contrées steppiques connues pour leur traditionnel pastoralisme transhumant, que l’homme qui y vit s’essaye à d’autres élevages, tels que celui des bovins. Les herbages nutritifs et la présence de l’eau semblent encourager les éleveurs à opter pour la filière du lait. Ben S’rour est maintenant visible au loin, chose impossible par le passé, ses immeubles actuels surpassent en hauteur les collines derrière lesquelles elle se blottissait. Petite bourgade anciennement des Ouled Khaled, elle a constitué tout au long de la lutte armée, le centre de ravitaillement de la Wilaya 6 dont le QG était au mont Zaafrania, non loin de là. Au terme de cette randonnée, l’appréhension des tracasseries routières est maintenant prégnante. Elles reprendront à Bou Saâda avec ces processions de camions de gros tonnage, qui transportent du sable vers le Nord. Le mal était moindre quand il s’est agi du sable d’oued, «le pire a empiré» comme aurait dit un illustre personnage, avec l’exploitation du sable des dunes. C’est à partir du séisme de Boumerdès, qu’un mauvais génie a préconisé l’utilisation de ce sable pour le crépissage ; dès lors, c’est la véritable curée haletante. On désertifie à coups de pelleteuses, les futures générations en payeront certainement le prix fort. La concession a décidément transcendé la conscience, état de fait condamnable à plus d’un titre, généré de surcroît par des services censés défendre par la force de la loi, l’environnement dans son concept le plus accompli.(Q.d’Oran)   

325 réponses à “Les printemps en Algérie”

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