Frantz Fanon

**Une pensée en perpétuel mouvement

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S’il est mort depuis cinquante années déjà, son combat contre l’avilissement qu’engendrent le racisme et le colonialisme est loin de connaître son dénouement. Ses écrits constituent un inestimable legs à tous les damnés de la terre.

C’est à la salle Rouge de la Bibliothèque nationale d’El Hamma, que se sont ouvertes les Journées d’étude dédiées à Frantz Fanon, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la disparition de ce psychiatre, penseur, essayiste et militant, né en Martinique en 1925, et mort à l’âge de 36 ans, dans son pays, l’Algérie.
Placées sous l’égide du Ministère de la culture et organisées par le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH) et l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel (AARC), ces journées d’étude intitulées Frantz Fanon aujourd’hui tendent à célébrer une œuvre qui s’avère aujourd’hui d’une brûlante actualité. L’écho de la pensée de Fanon qui se place au centre des angoisses contemporaines, sonne fort et résonne loin, aujourd’hui plus que jamais, dans un monde en souffrance, secoué par tant d’événements. Frantz Fanon qui n’a eu qu’une courte vie, a réussi par son engagement, “à transmettre son message qu’il a imprimé en lettres de feu”, comme l’a signalé son fils, Olivier Fanon, lors de la séance inaugurale, qui a compris également un discours de la ministre de la Culture, lu –malgré sa présence- par Slimane Hachi, directeur du CNRPAH.
Place ensuite à la première séance de ces journées d’étude, qui a contenu des témoignages de personnes qui ont connu, travaillé et milité aux côtés de Frantz Fanon. Présidée par Mohammed Taïbi, cette séance s’est ouverte par le témoignage poignant d’Olivier Fanon, qui a raconté son père ; de sa prise de conscience et la naissance de son engagement, à sa déception lors de sa participation à la Seconde guerre mondiale –Olivier Fanon a cité une lettre que son père avait écrite à ses parents- jusqu’à ses années algériennes marquées par l’exercice en tant que psychiatre à l’hôpital de Blida, et son action durant la guerre de Libération nationale dans les rangs du FLN. Si au départ, “la Martinique constituait pour lui un laboratoire à ciel ouvert” pour ses recherches, il comprendra très vite, lors de son travail à l’hôpital de Blida (qui porte son nom aujourd’hui), que les patients qu’il traitait étaient surtout “malades de la colonisation”. Car Frantz Fanon a constaté que c’était de la colonisation que découlait leurs souffrances mentales. Aux côtés du chanteur populaire, Abderrahmane Aziz, qui exerçait en tant qu’infirmier, Frantz Fanon pratiquait la socialthérapie. Le psychiatre a également rejoint le maquis de la Wilaya IV pour soigner les moudjahidines. Il démissionnera et se retrouvera en 1956 expulsé de l’Algérie par le gouvernement colonial, parce que “Fanon faisait partie de ces hommes qui n’acceptaient aucun compromis”. Olivier Fanon qui a exprimé son indignation quant au fait que la célébration du cinquantenaire de la disparition de Fanon, en France, soit “empaquetée dans la célébration de l’année des Outres-mers”, a soutenu que son père était “né colonisé mais il est mort en homme libre”, et que sa pensée demeure “en perpétuel mouvement”. De son côté, Pierre Chaulet, figure de la résistance algérienne, s’est intéressé dans sa communication intitulée Fanon aujourd’hui à ceux qui se sont opposés à Fanon, à ceux qui étaient contre ses écrits et sa pensée. Avec des exemples à l’appui (mais sans citer les noms), l’intervention était édifiante, d’autant que M. Chaulet à évoquer “la récupération tardive” qu’on a fait de Fanon. Il a conclu en déclarant : “Sa pensée s’est développée au contact de ses frères de lutte. Son message reste d’actualité dans un monde qui a profondément changé”, mais où les luttes d’autrefois ne sont pas si révolues qu’on pourrait le penser. Pour sa part, Lamine Bechichi a relaté l’aventure de l’équipe d’El Moudjahid, à Tunis, et dont Frantz Fanon faisait partie. Youcef Chaâbane (Égypte) est revenu sur sa propre lecture de l’œuvre de Fanon, et la manière dont la pensée à fait naitre l’esprit de la révolution et la révolte chez son peuple. Aujourd’hui, ces journées d’étude (ouverte au public) se clôtureront avec deux axes de réflexion, notamment les “Dimensions théoriques” et les “Dimensions socioculturelles de l’œuvre de Frantz Fanon”, et l’actualité de sa pensée. (Liberté-07.12.2011.)

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**Frantz Fanon : l’homme de rupture….*Les éditions parisiennes, Alfabarre, dans leur collection « Les fourmis rouges dans nos sommeils », série cinquantenaire des Indépendances sur le Tiers-Monde viennent de publier « Frantz Fanon, l’homme de rupture ». Un ouvrage de Abdelkader Benarab* distingué par le prix de la Sélection Franco-arabe pour sa contribution à l’ouvrage sur « Les Maghrébins de France » publié par les éditions Privert.

Ce livre d’une centaine de pages dense et précis, présente Frantz Fanon  dans un parcours atypique au cours d’une période où la lutte pour l’indépendance de l’Algérie était à l’ordre du jour. Et à travers ce  combat, il est devenu  un héros, frère des Algériens, ami de l’Algérie combattante,  de l’Afrique en marche, de tous les émancipés et des hommes libres de tous les continents. Comment alors ne pas percevoir chez A. Benarab l’auteur, ce rappel à la mémoire, à l’histoire et à la maturité de l’esprit de Frantz Fanon né en Martinique et à peine âgé de 24 ans  en ces temps durs des guerres de libération que connaissait l’Afrique et où se jouait son destin. Rien en effet ne prédisposait Frantz Fanon à une carrière aussi prestigieuse, souvent complexe et parfois controversée. A. Benarab a su avec ce livre et le privilège en référence aux travaux d’Edouard Said et de Homi Bhabha, de mettre en lumière F. Fanon et lui redonner une nouvelle existence grâce à la fécondité de son langage et surtout le poids des mots sincères à son endroit, déployés avec aisance et finesse tout au long de son récit. Distinguant surtout ce qui peut être la cause fondamentale de l’aliénation du colonisé tout en analysant avec clarté et lucidité les questions que F. Fanon offre au raisonnement d’Hegel sur les rapports du maître et de l’esclave. Rappelant  effectivement que F. Fanon a été aussi un « précurseur » parmi les précurseurs sur les autres questions de l’ordre immuable imposé par le système colonial. Sa ligne de pensée étant en permanence traversée par le rapport ambigu  subalterne / hégémonique, culture populaire / culture dominante, suprématie culturelle / identité raciale, sans oublier de le distinguer sur les relations toutes aussi ambiguës   d’ailleurs avec Jean Paul Sartre à propos justement de la préface de son livre  » Les Damnés de la Terre « .La critique d’alors l’ayant vu comme un suppôt  de la violence et ne l’a pas épargné pour autant  à ce sujet au point qu’il fut moins jugé pour son œuvre que pour l’Antillais qu’il était au moment même où l’intelligentsia française « a tiré l’écriture de F. Fanon vers une violence fantasmée ». En vérité c’est la Révolution algérienne qui était visée à travers lui. A partir de ce travail de recherche laborieux, méticuleux d’un intellectuel  qui a beaucoup lu et apprécié F. Fanon, l’auteur porte aussi un regard lumineux sur ce personnage hors du commun, assurément original. D’abord Officier en formation au service de la France en 1944 à Bougie, puis après des études de médecine à Lyon, le voilà affecté comme médecin-chef en Psychiatrie à l’hôpital de Blida à l’âge de 28 ans. C’est là dans l’Algérie considérée comme le laboratoire exemplaire de la tension exercée par le colonialisme et ses effets dévastateurs sur la population qu’il va faire ses preuves .Une expérience excellente qui va lui permettre de remettre en cause le fondement même de la pratique de la psychiatrie dans le contexte colonial pour démontrer  la rigidité des méthodes pratiquées dans la société musulmane. « Il est alors pourvoyeur de la vérité transgressive et traditionnelle » dira de lui plus tard l’universitaire américain d’origine indienne Homi Bahbha dans une époque que l’on peut appeler l’ère des libérations qui va marquer d’une manière tout à fait perturbée la fin de l’ère coloniale ouvrant ainsi la porte des grands espaces de liberté comme d’autres précurseurs illustres avant lui ayant pour noms : Martin Luther King, Marvin Garvey, Cheikh Anto Diop, Mohamed Boudiaf , Kwame Nkrumah ou W.B du Bois entre autres…Ainsi toute l’action et l’œuvre de F. Fanon vont s’inscrire dans cette logique de la rupture avec le passé. Le passé d’une aliénation et d’un  servilisme longtemps subis. A .Benarab souligne en outre que F .Fanon qui a séduit les masses colonisées plus qu’un autre n’a réussi à le faire à son époque,  que parce qu’il n’était pas un homme politique, ni un chef de guerre mais grâce seulement à sa verve politique et poétique contenues dans toute son œuvre. De là s’explique le prestige qu’a auréolé sa courte carrière. Il démissionnera de son poste de directeur d’hôpital en 1956 répondant à l’appel du FLN. En 1958, il est délégué par le FLN pour représenter l’Algérie en lutte en assistant au Ghana au congrès panafricain d’Accra. Les jalons des idées tiers- mondistes sont déjà étalés au grand jour en présentant l’Algérie comme modèle de libération exclusif. Ambassadeur du GPRA plus tard, il a apporté à l’Algérie un nouveau souffle et un dynamisme remarquable aux relations extérieures sans précédent dans le monde en témoin vivant du mouvement de libération nationale. .Dans cette étape importante et un demi-siècle après, les résonnances profondes et les appels de F. Fanon ne cessent d’interpeller comme une profession de foi, de vérité et d’espoir. Le 6 décembre 1961, à l’âge de 36 ans l’Homme de rupture décède des suites d’une leucémie à Washington. Il est d’abord inhumé au cimetière des martyrs à Tunis puis son corps fut rapatrié de  Tunisie en Algérie indépendante qu’il aurait aimé voir en ces jours de gloire et de liberté, où il repose désormais parmi ses frères en terre algérienne avec son dernier vœu accompli. Mais va rester son œuvre qui va demeurer au-delà des vissicitudes des évènements comme un véritable support de cette nouvelle lecture de l’histoire. A. Benarab a su par cette analyse très succincte sur une partie de l’œuvre de F. Fanon apporté d’ultimes éclairages très précieux sur l’homme qui a fait triompher la dignité de l’esprit.

 *Abdelkader BENARAB :

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Né à SETIF, Docteur en littérature française, titulaire d’une maitrise en littérature arabe à la Sorbonne  exerce actuellement comme attaché de recherche et chargé de cours à Paris III Sorbonne Nouvelle. Longtemps préoccupé par la question culturelle et religieuse au sein des communautés, A. Benarab a publié de nombreux ouvrages  dont les « voix de l’exil (1996), les mots(1994) et Maghrébins de France(2005) dont il a été récompensé par le prix de la sélection Franco- arabe. Conférencier hors pair, il est omniprésent  dans les colloques et autres rendez-vous internationaux dans des domaines spécialisés comme le développement et la diffusion de la Presse, de la langue et de la culture arabes et particulièrement sur les thèmes des relations interculturelles et la littérature africaine. (Echorouk-31.12.2010.)

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Frantz Fanon est un grand homme qui a marqué l’histoire de l’Algérie, du tiers monde et de l’humanité toute entière. Il était une personne exceptionnelle qui avait une grande fibre nationaliste et qui a lutté contre la colonisation. 

Entretien réalisé par M.D

Echorouk : pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur Frantz Fanon et non pas sur d’autres personnes qui ont marqué l’histoire de l’Algérie ?

Abdelkader Benarab* : j’ai choisi Frantz Fanon pour plusieurs raisons. Tout d’abord par ce que je le vois comme algérien à part entière quoi qu’il est né en Martinique. Il a choisi l’Algérie comme pays d’adoption et comme sa véritable mère patrie. En plus de cela, il n’est secret pour personne que Frantz Fanon est un grand militant qui a rejoint les rangs du Front de Libération Nationale (FLN). Enfin, il est psychiatre et un homme de science qui est venu en Algérie et il a servi des centaines de musulmans algériens à l’hôpital de Joinville (Blida) durant l’occupation française. Il y ainsi au moins trois (3) principales raisons qui m’ont poussé à écrire sur ce grand homme.

Echorouk : que doit-on retenir de Frantz Fanon ?

Abdelkader Benarab : Frantz Fanon est un grand homme qui a marqué l’histoire de l’Algérie, du tiers monde et de l’humanité toute entière. Il était une personne exceptionnelle qui avait une grande fibre nationaliste et qui a lutté contre la colonisation. Il était parmi les plus grands militants tiers-mondistes. Ayant des convictions ferme et un grand esprit de militantisme, il a écrit une lettre à Léopold Senghor alors président du Sénégal lui demandait s’il était possible de venir au Sénégal pour servir ses frères sénégalais qui vivaient dans des conditions très difficiles. Mais Senghor ne lui a pas répondu. A ce moment il a eu une affectation du ministère français qui l’a envoyé à Joinville, à cette époque là, il avait à peine 28 ans.

Echorouk : quelle était l’histoire de Frantz Fanon avec l’Algérie ?

Frantz Fanon ne connaissait pas l’Algérie, mais quand il est venu et pris son poste en tant que psychiatre à l’hôpital de Joinville, la première chose qu’il a remarquée, c’est que le traitement des malades  n’était pas le même entre musulmans et français. Les arabes et musulmans étaient mis dans un coté et les français et européens dans un autre.  Il y a ce qu’on appelle une séparation de régime, une sorte de racisme médical. Frantz fanon était quelqu’un qui bouillonne, il avait une grande flamme de nationalisme, ainsi il s’est révolté contre ces méthodes là et il a tenté de les combattre. Il était contre l’isolement des malades de leur environnement socioculturel. Quand il  traitait les musulmans, il tenait toujours en compte les dimensions religieuse, sociale et culturelle des malades. En replaçant le malade don son environnement algérien et il a obtenu des résultats assez importants.

Echorouk : comment-avait-t-il rejoint le FLN ?

Abdelkader Benarab : les conflits avec l’administration et les responsables français ont commencé suite à ces bons résultats obtenus. L’administration jugeait que Frantz Fanon est sorti du rang, par conséquent, il était vu comme un rebelle. Suite à ces problèmes, il a remis sa démission. Il s’est exilé à Manouba en Tunisie et c’est là qu’il a rejoint une équipe du FLN qui activait là bas à cette époque. Frantz Fanon a joué un grand rôle dans la création du journal el Moudjahed. Il même occupait le poste de rédacteur en chef de ce journal en Tunisie. Vu son militantisme exemplaire et son aversion pour colonialisme et l’injustice, il  est aperçu comme un homme dangereux  pour la France. Pour mettre fin à son combat, l’administration coloniale a tenté de l’assassiner à deux reprises. Mais il a pu écharper à deux attentats le premier au Maroc duquel il est sorti avec des blessures le deuxième en Italie.

Echorouk : comment Frantz Fanon était-t-il vu en France à cette époque là ?

Abdelkader Benarab : Frantz Fanon est un martiniquais c’est-à-dire un français. Pour l’administration coloniale il a trahi la France et a servi l’Algérie et le tiers monde.Il a, en outre, remis en cause la psychiatrie coloniale, c’est-à-dire qu’il a remis en cause le colonialisme. Par-dessus tout cela, il a rejoint l’Algérie, a soutenu avec toutes ses forces sa cause juste et a adhéré à la thèse révolutionnaire algérienne. Donc le procès que lui a été fait par la France et même certains penseurs français était très dur.

Echorouk : pouvez vous nous parlez un peu de ses œuvres ?

Abdelkader Benarab : Frantz fanon a écrit trois grandes œuvres. « Peau noire, masques blancs » (1952), « l’an V de la révolution algérienne », (1959) ainsi que « les damnés de la terre », (1961). Ce dernier a été traduit à plus de 30 langues. Publié en 1961, à une époque où la violence coloniale se déchaîne avec la guerre d’Algérie, saisi à de nombreuses reprises lors de sa parution aux Editions François Maspero, le livre Les Damnés de la terre a connu un destin exceptionnel. Il a servi – et sert encore aujourd’hui – d’inspiration et de référence à des générations de militants anticolonialistes. Son analyse du traumatisme du colonisé dans le cadre du système colonial et son projet utopique d’un tiers monde révolutionnaire porteur d’un « homme neuf restent un grand classique du tiers-mondisme, l’œuvre capitale et le testament politique de Frantz Fanon. (Echorouk-05.01.2011.)

Abdelkader Benarab*

Né à SETIF, Docteur en littérature française, titulaire d’une maitrise en littérature arabe à la Sorbonne  exerce actuellement comme attaché de recherche et chargé de cours à Paris III Sorbonne Nouvelle. Longtemps préoccupé par la question culturelle et religieuse au sein des communautés, A. Benarab a publié de nombreux ouvrages  dont les « voix de l’exil (1996), les mots(1994) et Maghrébins de France(2005) dont il a été récompensé par le prix de la sélection Franco- arabe. Conférencier hors pair, il est omniprésent  dans les colloques et autres rendez-vous internationaux dans des domaines spécialisés comme le développement et la diffusion de la Presse, de la langue et de la culture arabes et particulièrement sur les thèmes des relations interculturelles et la littérature africaine.

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Fanon a identifié ce que provoque une société coloniale, en termes de violences

Racisme, néocolonialisme, migration, aliénation.…Des thèmes que Frantz Fanon a touchés de près dans son analyse des sociétés colonisées. Sa fille aînée, Mireille Fanon, préface des extraits de l’œuvre fanonienne édités récemment aux éditions Médias-Plus de Constantine.

- Vous expliquez dans la préface Frantz Fanon, édité chez Médias-Plus, que finalement les indépendances africaines et le Printemps arabe sont un échec…

Je ne dis pas que les indépendances africaines sont un échec ; le dire serait ne pas reconnaître les luttes de libération menées par certains pays du continent africain pour se libérer du joug du colonialisme, l’Algérie et son peuple en sont le plus bel exemple. Ce qu’il faut interroger est de savoir si cette libération, qui a permis aux peuples d’assurer leur droit à disposer d’eux-mêmes et à assumer leur souveraineté, a permis à ces peuples de s’émanciper. Dans cette tension, le constat est amer. Les peuples subissent au quotidien les conséquences des choix faits par leurs dirigeants qui ont accepté de suivre – ou parfois ont pensé ne pas avoir d’autres choix – les injonctions du néocolonialisme imposées et maintenues par l’ex-puissance coloniale qui continue sa domination économique, culturelle et politique. Peuvent être citées les politiques imposées par la mise en place du consensus de Washington, les accords bilatéraux le plus souvent au désavantage des pays anciennement colonisés, les ressources naturelles dont l’exploitation est captée par des entreprises internationales et dont les peuples sont exclus de la redistribution et du partage. Le rêve d’indépendance économique et de développement n’est jamais arrivé, les plans d’ajustement ayant ouvert la voie à une reprise en main économique et politique des Etats par les institutions financières internationales et leur a fait perdre le droit à l’autodétermination.

- Pourtant, il y eut les Printemps arabes ?

Ce que vous nommez Printemps arabes sont un des signes révélateurs de l’état dans lequel les Etats laissent les peuples sans droit, sans voix, alors que certains profitent ouvertement des richesses de leur pays. Ces hommes et ces femmes, qui se sont soulevés et qui se soulèvent un peu partout dans le monde contre l’inégalité et la discrimination dont ils sont victimes, disent à leurs dirigeants qu’il n’est plus tolérable pour eux d’être exclus et invisibles. Ils ne veulent plus être endormis et aliénés pour se réveiller et constater que toutes leurs terres ont été accaparées ou qu’ils meurent parce qu’exploités dans des conditions indignes. Ils veulent que les promesses entrevues au moment de la libération se réalisent et qu’arrive enfin l’heure de l’indépendance économique et du développement dont ils pourront être acteurs et bénéficiaires.

- Frantz Fanon, en touchant la misère humaine, a touché la violence du monde et ses réalités. Qu’en pensez-vous ?

C’est un des aspects des écrits et du travail de Fanon qui est souvent ignoré par nombre de ses commentateurs. Psychiatre, il était habitué à suivre dans le psychisme humain le choc des traumatismes imposés par une société colonialiste capitaliste. Il a parfaitement identifié ce que provoque une société coloniale, en termes de violences politique, sociale, économique, militaire et idéologique. Une autre des violences du monde touche la situation des droits et des libertés, on peut constater aujourd’hui que nombre d’Etats remettent en cause ces acquis et mettent en place des politiques liberticides et répressives, tout en assurant qu’ils défendent les valeurs de la démocratie.

- Quel intérêt de lire Fanon aujourd’hui ? Certains disent que le contexte historique n’est pas le même…

Certes, le contexte n’est plus le même. On aurait pu penser, après les indépendances et la lutte menée par les non-alignés pour conquérir et obtenir le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes -l’applicabilité des droits économiques sociaux et culturels -1966, et par de nombreux Etats pour la nécessité d’un nouvel ordre mondial -1974 et pour la reconnaissance du droit au développement -1986, que la nature des relations internationales et des rapports de force garantiraient l’ensemble de ces droits inaliénables. Il n’en a rien été. La chute du mur de Berlin, les guerres impériales menées par certains pays occidentaux ont rebattu l’ensemble des cartes. Les pays occidentaux, en premier les pays anciennement colonisateurs, n’ont eu de cesse de déstructurer l’ensemble des relations internationales et de délégitimer tout l’arsenal du droit international et du droit humanitaire international. Le premier pays à payer le prix fort est la Palestine qui se voit abandonnée par la plupart des pays. La volonté de solidarité internationale des Etats qui s’était manifestée juste à la fin des indépendances n’a pu faire pencher le rapport de forces en faveur de l’ensemble des Palestiniens.

- Allons-nous vers de nouvelles formes de colonisation ?

Bien sûr. Le capitalisme est dans tous ses états et ne sait plus comment se maintenir ; le modèle occidental basé sur l’humanisme issu du siècle des lumières s’essouffle et montre ses limites. Pour se maintenir, les Etats n’ont d’autres choix –enfin, ils en ont d’autres mais leur soif de richesses et de pouvoir leur font sélectionner le plus mauvais choix– que d’instaurer une violence militaire, économique, sociale, idéologique. Ils ne veulent pas avancer, préférant faire reculer le monde vers un futur obscurantiste et basé sur une domination militaire et financiaro-économique. Ils tentent de reproduire ce qu’ils connaissent et qu’ils ont éprouvé : maintenir les peuples sous une forme d’occupation économique, militaire, sociale et idéologique. Dès lors, il est évident que de nouvelles formes de colonisation se mettent en place ; une fois de plus, elle passe par la violation massive de l’ensemble des droits humains et la déstructuration des relations internationales et la délégitimation du droit international ; on peut citer l’imposition d’un état de guerre permanent, l’ingérence militaire pour raisons dites humanitaires, l’obligation pour les Etats de se conformer à de prétendues «normes démocratiques» importées et qui n’ont en réalité rien de démocratiques, la mise en place de programmes structurels économiques qui réduisent considérablement le rôle de l’Etat et entraînent des suppressions massives d’emploi, l’accaparement des terres, les expulsions, de nouvelles formes de racisme afin de diviser les citoyens, une xénophobie des Etats occidentaux à l’égard de la religion de l’islam, la liste n’est pas exhaustive. Mais les peuples résistent, car ils savent, comme le précisait Frantz Fanon, que «si nous voulons que l’humanité avance d’un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l’Europe l’a manifestée, alors il faut inventer, il faut découvrir.» C’est dans cette démarche que s’inscrit le travail de la fondation Frantz Fanon créée en 2007.

Bio express :

Mireille Fanon-Mendès France est présidente de la fondation Frantz Fanon et membre du groupe de travail d’experts sur les Afro descendants au Conseil des droits de l’homme des Nations unies.

Extrait :

Texte de l’intervention de Frantz Fanon au 1er Congrès des écrivains
et artistes noirs à Paris, septembre 1956. Publié dans le numéro spécial
de Présence Africaine, juin-novembre 1956.

Le souvenir du nazisme, la commune misère d’hommes différents, le commun asservissement de groupes sociaux importants, l’apparition de «colonies européennes», c’est-à-dire l’institution d’un régime colonial en pleine terre d’Europe, la prise de conscience des travailleurs des pays colonisateurs et racistes, l’évolution des techniques, tout cela a modifié profondément l’aspect du problème. Il nous faut chercher, au niveau de la culture, les conséquences de ce racisme.

Le racisme n’est qu’un élément d’un plus vaste ensemble : celui de l’oppression systématisée d’un peuple. (…) On assiste à la destruction des valeurs culturelles, des modalités d’existence. Le langage, l’habillement, les techniques sont dévalorisés. (…) Pour cela, il faut briser ses systèmes de référence. L’expropriation, le dépouillement, la razzia, le meurtre objectif se doublent d’une mise à sac des schèmes culturels ou du moins conditionnent cette mise à sac.

Le panorama social est déstructuré, les valeurs bafouées, écrasées, vidées. Les lignes de force, écroulées, n’ordonnent plus. En face, un nouvel ensemble, imposé, non pas proposé mais affirmé, pesant de tout son poids de canons et de sabres. La mise en place du régime colonial n’entraîne pas pour autant la mort de la culture autochtone. Il ressort au contraire de l’observation historique que le but recherché est davantage une agonie continuée qu’une disparition totale de la culture préexistante.

Cette culture, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, se ferme, figée dans le statut colonial, prise dans le carcan de l’oppression. A la fois présente et momifiée, elle atteste contre ses membres. Elle les définit en effet sans appel. La momification culturelle entraîne une momification de la pensée individuelle. L’apathie si universellement signalée des peuples coloniaux n’est que la conséquence logique de cette opération.

Faten Hayed -El Watan-05.07.2013.

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*Colloque «Esprit Frantz Fanon» du 1er au 10 juillet 2012

Dans le cadre de la célébration du 50e anniversaire de l’Indépendance, l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel (Aarc), Apic éditions avec l’appui d’Algérie presse service (APS) organisent du 1er au 10 juillet un colloque consacré à l’œuvre de Frantz Fanon intitulé «Esprit Frantz Fanon». Pour mieux comprendre les écrits de ce penseur et les transposer sur l’actualité, le colloque verra la participation de plusieurs intervenants pour des séances qui auront pour appellations des expressions célèbres de Fanon. Au programme aussi, des activités littéraires, dont des ateliers d’écriture et des soirées poétiques qui auront lieu à Dar Abdelatif ainsi que des conférences-débats qui auront lieu au siège de l’APS. «Pour cet événement, nous allons apporter notre soutien aux deux opérateurs chargés de l’organisation du colloque, à savoir l’Aarc et Apic éditions. Notre apport se limite à mettre à leur service notre contenu médias, à savoir des photographies d’archives de l’APS de Fanon. L’APS mettra également à leur service un espace pour abriter les débats autour de cette icône de l’Algérie», nous déclare l’assistant du DG chargé de la coopération en sajoutant que «nous allons également soutenir cet événement avec la confection d’une revue multimédias qui est une revue de presse englobant les articles écrits, vidéos et sonores». Avec la mise en ligne du programme du colloque sur le site de l’APS, l’agence constituera également une plate-forme d’informations sur le colloque. Les internautes pourront en effet suivre de très près l’événement avec la mise en ligne des sonores et vidéos. En assurant une couverture globale du colloque, tout en contribuant avec ses différents services, notamment ses structures matérielles et ses archives, l’APS s’affirme dans son rôle d’agence publique. Concernant la célébration du 50e anniversaire, l’APS affiche un programme ambitieux, dont la diffusion d’une série d’articles et de reportages consacrés à l’événement. «Nous avons prévus dans le cadre du 50e anniversaire de consacrer un grand nombre de dépêches aux grands projets concrétisés par l’Algérie durant ces 50 ans. Il ne s’agit pas de positiver mais surtout de mettre en valeur les efforts consentis et les réalisations de l’Etat en matière de recouvrement et construction de la jeune nation qu’est l’Algérie», déclare le directeur de l’information M. Mustapha Abdelli. Il ajoutera que «cet anniversaire sera également l’occasion pour nous de lancer le pôle vidéos à l’APS, un projet qui est en phase de concrétisation». Le responsable nous annoncera également la signature d’une convention entre l’APS et le ministère des Postes et des Technologies de l’information et de la communication pour alimenter quotidiennement le site officiel consacré à la célébration du cinquantenaire. Toujours en quête de perfectionnement, l’APS a lancé récemment huit nouveaux sites d’information régionaux pour une véritable mission d’information de proximité.  (La Tribune-25.06.2012.)

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*journées d’étude sur Frantz Fanon les 6 et 7 décembre 2011 à Alger

*La journée du 06.12.2011. marquera le 50e anniversaire de la mort de Frantz Omar Fanon. Né le 20 juillet 1925, à Fort-de-France (Martinique), le psychiatre, également militant anticolonialiste et ancien représentant du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), est, en effet, décédé le 6 décembre 1961, à la suite d’une leucémie, à l’âge de 36 ans, à la veille de l’Indépendance de son pays d’adoption : l’Algérie.
Celui dont les écrits étaient saisis par la police coloniale a laissé derrière lui une œuvre qui place la libération de l’homme au cœur de ses préoccupations.
Cinquante ans après la disparition de Fanon, est-il juste de dire que le colonialisme et le racisme, qu’il a combattus avec force de son vivant, appartiennent à une époque révolue ? Face à la persistance des violences, aux violations du droit international et aux atteintes progressives contre le principe de souveraineté territoriale, la pensée de Frantz Fanon dérange encore.
Par ailleurs, elle constitue un précieux éclairage sur la problématique d’humanisation, mais aussi un repère, sinon un baromètre, susceptible de soulever des interrogations sur les combats actuels des peuples colonisés et sur les dynamiques de résistance face aux forces réactionnaires et ultralibérales, dans le monde en général et en Afrique en particulier.
Le moment n’est-il pas venu de revisiter plus profondément l’œuvre et l’action de l’inlassable avocat des damnés de la terre, à la lumière des nouveaux accoutrements coloniaux ? Comme l’ont révélé des observateurs et commentateurs, la pensée du défenseur des colonisés et des victimes du racisme est d’une “actualité brûlante”, un demi-siècle après sa mort.
D’aucuns pensent même que les écrits de Fanon sur l’esprit colonial sont susceptibles de nous édifier sur la relation Algérie-France, surtout sur le “retour des conflits de mémoire”. En tout cas, il n’est jamais trop tard pour chercher à comprendre.
Dans cette optique, il faut applaudir l’initiative prise récemment par le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH) : celui-ci organise, demain et après-demain, des journées d’étude sur Frantz Fanon, à la Bibliothèque nationale d’El-Hamma (Alger), et ce, à l’occasion du cinquantenaire de la disparition du psychiatre algérien.
Outre les témoignages et les hommages qui seront rendus à ce dernier, l’approche des “dimensions théoriques” et celle des “dimensions socioculturelles” de l’œuvre de Fanon, de même que “l’actualité” de sa pensée sont au programme.
Les interventions et les débats porteront notamment sur l’“Algérie de Frantz Fanon”, “la décolonisation du savoir”, la psychiatrie en relation avec la “libération sociopolitique”, l’“inhumanité de l’entreprise coloniale” et les “mésaventures de la conscience humaine”, sans oublier ces “aliénations d’hier et d’aujourd’hui en Algérie”.
Hafida Ameyar-Liberté..05.12.2011.

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25 réponses à “Frantz Fanon”

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  1. 21 06 2012
    Aidouni-Benali (22:41:00) :

    Salam alaikoum
    Merci pour ce site!!! Qu’Allah vous agrée!
    Mes parents sont originaires de Nédroma, moi je suis née et vis à Strasbourg, j’en ai appris des choses… Je crois que je vais en passer inchallah du temps sur votre site qui me plait beaucoup!!!*A bientôt- **Réponse de l’auteur: Merci de votre visite et bonnes découvertes! Il y a aussi beaucoup de bonnes choses chez nous et l’on ne peut pas, ne pas aimer ce beau pays..celui de nos parents et de nos ancêtres. Comme on ne peut pas,ne pas partager et être solidaire avec les gens de bien à travers le monde. L’Algérie, c’est tout cela. Avec mes amitiés.* NIAR

  2. 8 11 2011
    Gas Man (20:26:16) :

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  3. 3 11 2011
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  4. 3 11 2011
    Alla Conkling (05:57:35) :

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  5. 2 11 2011
    Keith Townsand (17:40:36) :

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