Ibn Rochd et la raison

*L’accès à la vérité universelle passe par une sorte de comparution devant la raison.

 

Le monde en voie de développement, plus que jamais, a besoin de raison, de science, d’objectivité, pour progresser et faire face aux difficultés. Un immense penseur du XIIe siècle, Ibn Rochd-Averroès, qui a vécu en Andalousie à Cordoue, est considéré comme le symbole de la pensée rationnelle dans l’histoire de la civilisation musulmane. Il faut dire que le chemin emprunté par Ibn Rochd pour traiter de la question de la raison est singulièrement original.
Il fut un des meilleurs avocats de la raison et a éclairé le monde par ses travaux. Le philosophe a traité du thème du rapport entre le savoir et l’éthique, entre morale et société, entre raison et sentiment. Cette approche est centrale.
Rien n’est donné d’avance
Le débat entre philosophie et subjectivité, spécificité et universalité, fait jaillir la question de la validité de la vérité universelle et celle de l’autonomie de la raison. Cette autonomie de la raison se réalise, pour Averroès, du fait de la nécessité de saisir objectivement les problèmes du monde.
Abderrahmane Badawi, un des historiens de la vie et de l’oeuvre Ibn Rochd-Averroès, précise que, pour étudier la question de la Cité juste chez notre philosophe, nous avons son commentaire de La République de Platon et celui de la Rhétorique d’Aristote. L’ouverture, pour Ibn Rochd, se réalise par le fait d’interpréter, d’une manière inconditionnellement rationnelle, une réalité où rien n’est donné d’avance.
Il ne s’agit pas de vouloir accorder pour accorder, ni de figer, mais de saisir et de maîtriser la tension entre les différentes dimensions du vivre-ensemble où l’autre doit avoir une place éminente, sans qu’on en devienne pour autant l’otage.
Cela suppose qu’il soit reconnu que la raison doit pouvoir s’exercer d’une manière inconditionnelle. Penser vrai se fonde sur cette inconditionnalité de la raison, même si l’éclairage du coeur, de l’intuition, a aussi pour but de participer de façon décisive à l’éclosion de l’être libre. De même, obéir à la loi morale universelle, aux principes des devoirs, c’est s’inscrire dans la liberté responsable. Il n’y a pas de liberté sans loi.
La relation sociale dans la Cité a retenu l’attention d’Ibn Rochd d’une manière singulière. Il a voulu montrer qu’il faut rationaliser les relations sociales. Il a précisé l’importance du lien entre l’individu et la société, le lien social: «L’homme a besoin de l’autre pour acquérir la vertu.» Pour Averroès, l’homme n’a pas la possibilité de percevoir directement la logique, il doit raisonner et s’ouvrir par l’intellect pour être d’abord en accord avec lui.
Pour asseoir sa théorie, Averroès se servit de nombreux exemples relatifs au besoin de débat et de dialogue. Pour que l’être humain puisse saisir et voir en signes le sens de la vie, et qu’il puisse apprendre à vivre, il lui reste l’ouverture sur ce qui est. L’intellect passif et la fermeture sont, au contraire, nuisibles; ils constituent des obstacles à la réalisation de la vie.
Ibn Rochd démontre la nécessité du dialogue entre les individus, les peuples et les cultures, par-delà toutes les différences, avec, comme dénominateur commun, la raison, celle-ci devant être à la fois inconditionnelle et éclairée. Il recommande le raisonnement, en respectant le droit à la différence. L’originalité réside dans le fait que la raison fonde l’autonomie et la responsabilité. Elle oriente l’être humain en vue de l’amener à assumer ses responsabilités, de réaliser la justice. Elle permet d’assumer les changements, les transformations et les bouleversements produits par la marche du temps. Elle permet enfin d’accéder, autant que faire se peut, au sens plénier de la vie.

Cultiver le lien social
La nécessité de la culture du lien social, du civisme, est d’une importance capitale quand il s’agit de maîtriser et de dépasser les difficultés du vivre-ensemble. Aux yeux d’ Ibn Rochd -Averroès, la raison est l’outil privilégié de cette réalisation, en tant qu’elle précède et détermine la communauté humaine. Avant toutes les déterminations temporelles ou subjectives, le raisonnement est le lien entre les singularités: je me dois de raisonner. Averroès sait que la raison distingue, mais n’oppose pas le subjectif à l’objectif, le sacré au profane, d’autant que le champ du sacré se limite à quelques lieux et symboles. Le but du penseur est de parvenir à une culture universelle de la raison qui habite toute adresse au monde. Cela fait signe à ce que nous appelons aujourd’hui la rationalité universelle.
Ibn Rochd a pensé la dimension du lien, de la jonction dont il décèle les potentialités. Dans sa vision de la société on constate une exigence d’ouverture sur l’autre, sur la base de la raison quand il s’agit de dépasser les tensions. Selon Ibn Rochd, la raison permet le recul, la distance et la nécessité de penser, mais encore il y voit un élément central dans le dessein de bâtir une société équilibrée.
L’injonction que souligne Ibn Rochd, c’est celle de donner une réponse sans conditions préalables, qui ne soit soumise ni à quelque influence ni à quelque obligation de limite.
La raison est cette réponse objective, nous dit le philosophe. Il faut répondre à soi-même, répondre au monde, répondre à l’autre. Quoi que nous disions, quoi que nous fassions, nous répondons au monde et nous répondons du monde: telle est notre responsabilité. Rien ne doit donc théoriquement conditionner notre attitude en face du monde, afin de faire du bien et dépasser la subjectivité.
Raisonner est une responsabilité, une marque d’inconditionnalité pour parvenir à la bonne gouvernance. Dans la fidélité à Ibn Rochd, on peut aujourd’hui affirmer qu’on ne comprendrait rien au monde si on confondait la raison et le coeur, le sens et la logique, le même et le différent. Opposer sans nuances, confondre sans retenue, voilà qui n’est pas objectif. Des penseurs majeurs, comme Averroès, n’ont pas évité le problème-clé du lien social et le besoin de gérer sur des bases saines, tout en réfléchissant sur les thèmes de moralité en relation directe avec le problème éthique. Interpréter, débattre, rechercher des solutions efficientes est un devoir pour servir l’intérêt général. «L’interprétation vraie, nous dit Ibn Rochd, est le dépôt dont fut chargé l’homme.» (Fasl el maqual) Le recul et la distance sont les voies qui appellent à une lecture susceptible de nous aider à saisir le sens du monde, de notre humanité et à trouver des réponses justes pour progresser et se développer. La raison s’adresse à l’être humain; la visée est sans ambiguïté: toute l’humanité est concernée, nul n’a le monopole du développement.

Distinguer
Ibn Rochd a démontré la nécessité de distinguer, de reconnaître que le fait de penser ne devait souffrir aucune frontière ou confusion, ni limite préalable et, en même temps, que la relation d’échanges avec les autres était la condition incontournable de la recherche de la vérité: «Ce serait un devoir pour nous de commencer par l’étude et, pour le chercheur suivant, de demander secours au précédent, cela jusqu’à ce que la connaissance fût parfaite (…) Il est clair que c’est un devoir pour nous de nous aider dans notre étude de ce qu’ont dit, sur ce sujet, ceux qui l’ont étudié avant nous, qu’ils appartiennent ou non à la même religion que nous (…) Il suffit qu’ils remplissent les conditions de validité.» (Fasl el maqual)
Les conditions de validité d’accès à l’universel, c’est encore, de nos jours, le problème. En cherchant à cerner la question du lien social, Ibn Rochd a pour souci de cerner la question de la société juste et, par là, le dépassement des antagonismes produits par les différences entre les cultures. En traitant du rapport entre philosophie et culture, il ne cherche pas seulement à les accorder, comme la tradition et l’orientalisme le répètent. Il y a là un moment majeur de la pensée confrontée à la difficulté de la validité de la vérité: «La vérité ne saurait être contraire à la vérité; elle s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur» (Fasl el maqual), proclame Ibn Rochd.
L’accès à la vérité universelle passe par une sorte de comparution devant la raison. N’est pas universel qui veut. La pensée d’Ibn Rochd remet en cause, du même coup, ceux qui imposent des conditions, pratiquent la fermeture, l’opposition et le rejet, et ceux qui se complaisent dans une prétendue conciliation qui n’assume pas la cohérence universelle. Les termes décisifs, dans cette oeuvre, sont les verbes lier, joindre, mettre en rapport (wasl), et distinguer, séparer (fasl). Il s’agit bien de distinguer sans opposer, ou de joindre sans confondre, tout ce qui, dans l’articulation, peut faire sens, pour aboutir à une forme d’inconditionnalité.

La société du savoir
L’acte de penser a pour tâche de pren-dre conscience simultanément de ces mouvements et de les mettre en relation, de manière à garder une perspective objective. Ibn Rochd considère que s’ouvrir à la raison sans condition et sans préalable est le bon moyen de se développer, connaître objectivement le monde, par l’oeuvre d’art on connaît l’artisan, dit-il. Il s’agit de permettre à chacun de dépasser les limites et les conditions imposées par la subjectivité, sans violenter ce niveau naturel. Ibn Rochd montre que non seulement la raison invite à la connaissance, mais encore qu’il en fait une condition sine qua non pour que les humains correspondent, dans la mesure du possible, à ce qui est requis d’eux. Sa pensée est plus que jamais d’actualité; elle nous aide à faire face raisonnablement à la difficulté complexe de vivre de manière responsable, développée, civilisée.
Pour Ibn Rochd, la raison est aussi sensibilité, lieu de la jonction, de la rencontre entre les dimensions essentielles de la vie. L’accueil de la raison, de l’universel est un acte de l’humanité vraie. Raisonner ce n’est point abdiquer ou renoncer au mystère, c’est au contraire prendre conscience, s’élever, de manière responsable, en faisant le lien. Une raison qui n’est pas hospitalière, qui ne fait pas le lien, qui ne vise pas l’intérêt général, est en rupture avec ce qui est requis de la condition humaine. S’instruire, se cultiver, raisonner est la voie pour devenir autonome tout en gardant en vue le bien commun..
Ibn Rochd avait pour souci de maintenir vivant un point de contact entre la raison et la réalité. Il s’agissait pour lui de se développer sur des bases solides, de conjoindre la singularité, la différence et l’universel. L’intuition du coeur comme acte de confiance et l’acte de raisonner comme engagement que l’on doit assumer pour assumer la vie en société. D’où l’importance de donner la priorité à l’éducation, à la culture, à la société du savoir.*Par

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Le moteur de recherche Google a célébré lundi le 888e anniversaire de la naissance d’Averroès par la mise en évidence sur sa page d’accueil d’un dessin à son effigie, dans lequel le penseur tient un livre devant un buste sculpté et des oves ornementales de l’Andalousie où il vécut.

Un simple « clic » sur l’image s’affichant sur la page d’accueil permet d’accéder à différents sites qui présentent Averroès (Ibn Rochd), philosophe, astrophysicien, et médecin et grande figure intellectuelle de l’Andalousie au 13e siècle.

Parmi les ouvrage de référence du penseur andalou, figure « Le discours décisif », considéré par les intellectuels contemporains comme le document fondateur de la séparation de la religion et du pouvoir politique dans la tradition musulmane.

Ses « Commentaires d’Aristote » et autres ouvrages pertinents lui ont valu une reconnaissance unanime en tant que père de la pensée laïque en Europe. Averroès avait notamment occupé dans l’Andalousie musulmane la fonction de juge suprême avant de finir sa vie à Marrakech où il fut exilé, après avoir été accusé d’athéisme par ses détracteurs. (Agences-14.04.2014)

*Cela s’est passé un 14 avril 1126 : naissance d’Ibn Rochd de Cordoue ابن رشد

 

Averroès, ou Ibn Rochd de Cordoue, de son nom complet Abu al-Walid Muḥammad ibn Aḥmad ibn Muḥammad ibn Aḥmad ibn Aḥmad ibn Rošd, est un médecin, juriste et philosophe arabe, né à Cordoue en Espagne en 1126. La ville est alors un lieu d’intense activité intellectuelle. Sa famille était connue et respectée; son grand-père et son père avaient été grands qaadi (magistrat) à Cordoue. Ibn Rochd acquit une formation solide, par des maîtres particuliers.

 Il commence par l’étude du Coran, de la grammaire, de la poésie, de l’écriture et des rudiments de calcul. Il est initié par son père qui était lui-même juge à Cordoue, à la jurisprudence musulmane, selon laquelle le religieux et le juridique ne se dissocient pas. Après une bonne formation religieuse il étudia d’autres branches du savoir, la physique, l’astronomie, la médecine, les mathématiques. Il apprit la philosophie et le droit sous la direction d’Abu J’afar Haroon et d’In Bajja, et la médecine sous celle d’Avenzoar.

Il devient par la suite, grand Cadi à Séville, écrit des livres de droit et devient Médecin de l’émir Almohade à Marrakech en 1182. Mais ce sont ses commentaires sur Aristote qui le rendront célèbre. Il consacre toute sa vie à l’oeuvre du philosophe grec. Il cherche à en retrouver le sens originel en la débarrassant de toutes les interprétations faites jusque-là.

Ibn Rochd tenta d’assurer, une fois pour toutes, l’indépendance de la philosophie vis-à-vis de la théologie islamique, notamment en réfutant les thèses d’Al-Ghazämi. Sa doctrine, si elle s’efforçait de ne pas entrer en conflit direct avec la théologie orthodoxe, tentait de situer le dogme religieux et la philosophie sur deux plans différents. Selon lui, la « révélation » coranique  pouvait s’expliquer de deux façons différentes, l’une purement religieuse, l’autre de nature philosophique et presque psychanalytique. Il en arrivait, de la sorte, à créer l’équivoque de la « double vérité ».

Ses doctrines philosophiques soulèveront des débats passionnés dans le monde chrétien et trouveront presque autant de disciples que d’opposants. La tendance à séparer la raison et la foi comme relevant de deux ordres de vérité distincts risquait de ruiner les efforts de ceux qui voulaient au contraire concilier, à travers Aristote, le savoir profane et la foi révélée. Les principes d’Averroès
considérés comme dangereux seront finalement condamnés par l’Église en 1240, puis en 1513. C’est dire l’influence considérable du philosophe arabe en Occident, notamment dans les écoles médiévales.

Condamné en son temps par la religion musulmane qui lui reproche de déformer les préceptes de la foi, Averroès doit fuir, se cacher, vivre dans la clandestinité, jusqu’à ce qu’il soit rappelé à Marrakech, où il meurt, réhabilité, en 1198.

Un examen attentif de ses travaux médicaux et philosophiques montre qu’Averroes était un homme profondément religieux ayant une bonne connaissance du Coran et des traditions enseignées par le Prophète auxquelles il fait souvent référence. Ainsi on trouve dans ses écrits cette phrase:  »Quiconque étudie l’anatomie augmente sa foi dans l’omnipotence et l’unité de Dieu Tout Puissant ».

Bien qu’il eut été condamné par les musulmans et les chrétiens, ses « Commentaires » furent traduits en hébreu puis en latin (aux XIIIe et XIVe siècle). Ils auront un grand retentissement jusqu’à la Renaissance.

Ibn Rochd tenta surtout de démontrer l’accord de la foi et du savoir en élaborant une hiérarchie fonctionnelle des différents arguments. Loin d’être antinomiques, les discours exhortatifs pour la population, pour les interprètes du Livre et les savants, pourront se concilier dans un but commun : la connaissance.

 Sources :

  1. Site de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) classes.bnf.fr/dossitsm/b-averro.htm
  2.  R.Arnaldez, Averroes, un rationaliste en Islam, Balland, coll « Le Nadir », Paris, 1998 (2e édition), 237 pages.
  3. Illustration :  gravure représentant Ibn Rochd de Cordoue, répondant calmement à ses détracteurs dans une mosuquée

*source: .babzman.com–14.04.2014)

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