A quoi peut penser un pédiatre ?

Aussi paradoxal que celui puisse paraître, un des doyens de la pédiatrie nationale, le professeur M.E. Khiari, chef de service de la clinique «A» de pédiatrie du CHU de Béni-Messous, s’inquiète d’ores et déjà du devenir sanitaire des personnes du 4e âge.Dès lors confronté à ce problème de santé publique, le pays devra l’appréhender dans ses dimensions médicale, économique et sociale. Il se rappelle avec une pointe de nostalgie, les belles années de la pédiatrie sociale au lendemain de l’indépendance du pays, où les pionniers de cette discipline naissante consacraient plus de temps au service qu’à leur propre famille. Le souvenir de maîtres tels que les Benallègue, Khati, Mazouni, Grangaud et Keddari demeure vivace dans le subconscient de toute la corporation.

Le dernier nommé a, d’ailleurs, été élu membre de l’Académie nationale française de médecine en qualité de « correspondant étranger » ; juste reconnaissance de cette discipline nationale. La lutte était âpre et les moyens dérisoires. Point de paramédicaux qualifiés encore moins d’assistants : une poignée d’internes dans le meilleur des cas. Le peu d’équipement post-colonial, désuet et non fonctionnel le plus souvent, ne facilitait pas les nombreuses tâches d’une pratique médicale et formative éreintante. Les pathologies du sous-développement fauchaient la petite enfance : diarrhées et insuffisances respiratoires aiguës, maladies infectieuses à fort taux de létalité ou invalidantes telles que la poliomyélite et bien d’autres tares. La malnutrition, largement répandue, faisait le lit à cette tragédie silencieuse qui s’exprimait par un taux de mortalité infantile caracolant à près de 200 décès sur 1.000 enfants avant l’âge de 1 an révolu. La gratuité des soins mise en application dès janvier 1974, soutenue par la réforme des études médicales, allait constituer le rouleau compresseur du travail de dégrossissement imposé par une situation où aucun choix n’était permis, sauf celui de faciliter l’accès aux soins et à l’éducation sanitaire des mères.

Cette approche a inspiré le corps médical de l’hôpital d’enfants malades de Béni-Messous d’envisager des « postes avancés » dans les ex-domaines agricoles coloniaux, dont les groupements de population étaient plus exposés au risque sanitaire. L’absence de moyens modernes d’évacuation des déchets et d’approvisionnement en eau potable, la précarité de l’habitat et l’inexistence de vigie sanitaire de proximité concourraient tous à la fragilisation du milieu humain. Ces facteurs de risque majorés par l’analphabétisme et l’illettrisme des parents, ne pouvaient que favoriser la genèse morbide chez l’enfance naturellement vulnérable. Le dispensaire du domaine Bouchaoui, fleuron de cette épique expérience, est sans doute le premier centre hors bastion, où des hospitalo-universitaires y pratiquaient leur spécialité dans un contexte de précarité socio-économique avérée. L’intégration des vaccinations dès 1978 dans un calendrier national qui faisait suite aux campagnes de vaccination de masse contre la tuberculose, la poliomyélite, la diphtérie, la coqueluche et le tétanos parachevé par l’anti-rougeoleuse, a indubitablement porté le coup d’arrêt à ces maladies jadis meurtrières. La formation médicale et paramédicale tout azimut, ne s’attardant certes pas sur la qualité, a eu le mérite d’améliorer les scores en matière de contingents pour occuper l’immense terrain dramatiquement vide. C’est aussi grâce à des compétences en épidémiologie et en bio-statistique naissantes que des cibles étaient objectivées. Le travail méritoire mené par Malika Ladjali et son équipe, dans la section de protection maternelle et infantile à l’Institut national de la santé publique (INSP), est à mettre sur le compte des grandes oeuvres sanitaires du pays. A partir d’observations et d’éclairages épidémiologiques, il revient à Mustapha Mazouni et collaborateurs le mérite historique d’avoir lancé la première spécialité pédiatrique : la néonatologie. Cet éminent pédiatre est actuellement Professeur honoraire à la Faculté de biologie et de médecine (FBM) de l’Université de Lausanne. Cette percée était principalement dictée par l’hécatombe dans la tranche d’âge des nouveau-nés de 0 à 28 jours. Continuant la réflexion, le Professeur Khiari se dit satisfait des résultats acquis par le développement fulgurant de la formation, des infrastructures, des plateaux techniques en place et du niveau socio-économique de la composante nationale, mais demeure soucieux quand à l’avenir de la pédiatrie qui tend de plus en plus, à se spécialiser mais pas suffisamment au regard de la transition épidémiologique jusque-là observée. Si, par le passé, on avait fort à faire avec la maladie du dénuement social et que l’on pouvait combattre à «main nue», il n’en est plus de même présentement. Les moyens d’investigation biologique et d’imagerie médicale hautement performants permettent ainsi d’aider au diagnostic et à débusquer des pathologies plus complexes : cardiopathies, néphropathies, maladies cancéreuses, neurologiques et systémiques.

Le diabète et l’asthme bronchique se rencontrent de plus en plus dans la population infantile, de par les déséquilibres alimentaires pour l’un et par l’environnement de plus en plus allergisant pour l’autre. Le facteur génétique est bien sûr à incriminer dans toutes les prédispositions pathologiques. La tendance est de plus en plus à la sur-spécialisation. Le Professeur Khiari souhaite voir se réaliser ses voeux, du moins une partie, avant de quitter le service comme l’ont fait ses pairs avant lui.

L’Office national des statistiques (ONS), qui vient récemment de publier les résultats définitifs du recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2008, conforte les appréhensions de notre pédiatre quant aux indices démographiques nationaux encore préoccupants. Si l’espérance de vie à la naissance a connu un bond significatif : 74 ans chez les femmes et 73 ans chez les hommes, le taux d’accroissement naturel de la population reste, quant à lui, tout de même élevé. Le frémissement du taux de 2007 a été vite démenti par le taux enregistré en 2008 de l’ordre de 1,91. Il reste donc beaucoup à faire dans ce domaine. L’amélioration des conditions de vie et la prise en charge des préoccupations sanitaires de la population, ne peuvent conduire qu’au vieillissement de la population. Les cohortes démographiques concernées seront de plus en plus en attente de soins et de structures appropriés. Les prises en charge gériatrique et gérontologie doivent être pensées dès maintenant. Cette tranche de la population présentera non seulement les pathologies générales comme toute la population, mais aussi les pathologies spécifiques notamment de dégénérescence sénile. La spécialité médicale y afférant est aussi délicate que la médecine infantile si ce n’est plus, sachant que la déchéance filiale est, dans ce registre, l’un des principaux vecteurs de la déshérence psychosociale. (Le Quotidien d’Oran – 21.05.09.)  

41 réponses à “A quoi peut penser un pédiatre ?”

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  1. 25 09 2017
    Alexandria Reihl (01:18:45) :

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