Fonctionnaires,de moins en moins drôle!

*Fonctionnaires : le livre témoignage qui réveille… la polémique

26/02/2010 | le Figaro

(Sharon Dominick/Getty Images)

Beaucoup plus drôle et pas moins édifiant qu’un rapport de la Cour des comptes, Absolument dé-bor-dée ! narre les désillusions – sous pseudonyme et à peine romancées – d’une jeune fonctionnaire territoriale de catégorie A+. Extraits.

Fonctionnaires,de moins en moins drôle! coeur-Le grand oral

Les trois concours d’entrée dans la haute fonction publique sont hypersélectifs. Voici comment l’auteur a réussi celui de la «territoriale», face à 600candidats pour 27places.

- Vous travaillez dans une collectivité qui accorde des subventions à des travaux de recherche. Que faites-vous pour vérifier que vos crédits sont utilisés à bon escient ?

Je décide de frapper un grand coup et d’accumuler les mots magiques dont les jurys de concours sont si friands :

- Je pense qu’il faut établir un groupe de travail intégrant un comité d’experts et se réunissant à dates fixes pour des évaluations ponctuelles. Il faut d’abord définir une grille d’indicateurs visant à mesurer des objectifs qui auront été posés par l’organisme de recherche et approuvés par le groupe de travail. Il faut bâtir des tableaux de bord simples et efficaces pour monitorer l’avancée des travaux de recherche. Je crois en la culture de résultats et non de moyens.

Ebahissement de l’auditoire. Même la grenouille de bénitier de gauche semble conquise. Quant au président du jury, il réprime à grand-peine un gémissement de plaisir. Début d’orgasme, sans doute. Le grabataire à sa droite hoche la tête comme un possédé.

Avant que je n’aie le temps de me poser la question de mon intégrité pendant cet oral, le membre du jury « good cop » pas de cravate – c’est forcément le pseudo-gentil du jury – pose LA question.

- Pourquoi vouloir intégrer la haute fonction publique territoriale ?

L’avantage de LA question bateau est qu’elle est inévitablement posée par tous les jurys de concours blancs. Par conséquent, j’ai un mensonge parfaitement plausible à leur proposer.

- Je pense que nous sommes à un tournant de la grande aventure des collectivités territoriales. Les réformes de 2004 nous le montrent, du reste. Je veux travailler sur ce formidable terrain que sont les collectivités territoriales.

D’une voix limite cassée par l’émotion, je rajoute :

- C’est un challenge de tous les jours tellement passionnant. Comment ne pas vouloir relever un tel défi ?

Aujourd’hui, lorsque j’y repense, je me demande comment j’ai pu garder mon sérieux.

Le « good cop » opine avec enthousiasme :

- Vous prêchez un convaincu !

- Quel est l’objectif qui vous tient le plus à cœur ? enchaîne un autre au physique et à la personnalité tellement charismatiques que je ne l’avais pas remarqué.

En réalité, ce sont les premiers travestissements de la vérité qui demandent le plus d’efforts. Ensuite, on entre dans une sorte de spirale mythomane, et les mensonges s’enchaînent avec un naturel assez perturbant rétrospectivement.

- Comme je suis particulièrement intéressée par tout ce qui a trait aux finances publiques, je souhaiterais avoir la possibilité de travailler à l’adaptation de la Loi organique relative aux lois de finances des collectivités territoriales (LOLF).

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<p>- Quel est le type de carrière que vous admirez ?</p>
<p>Me doutant que la véritable réponse – le duo Jaoui-Bacri -n’est pas de nature à me faire gagner des points, je leur cite LA star de la haute fonction publique territoriale.</p>
<p>- La carrière de Jean-Luc Bœuf est particulièrement impressionnante : DGS (Directeur général des services, ndlr) de Région à son âge ! Et quelle qualité d’écriture ! Je lis, que dis-je, je dévore absolument tous ses articles sur l’évolution des finances des collectivités locales publiés dans La Gazette des communes. Je pense qu’il est notre modèle à tous.</p>
<p>Le président du jury a les yeux humides d’émerveillement.</p>
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La charge de travail

«J’ai écrit ce livre pour échapper à l’ulcère et à la dépression, mais aussi pour ne pas périr d’ennui», nous a avoué «Zoé». Explications, avec le récit de sa première journée de travail.

J’ai longtemps cru que mon gène de la paresse était récessif. Puis j’ai intégré la fonction publique territoriale et ai constaté que, dans un environnement favorable, il pouvait pleinement s’exprimer, même après avoir été en latence durant mes années d’études passées à ne pas apprendre grand-chose sinon à être sélectionnée. Sélection qui s’avère être une véritable anti-bande-annonce de ce qui sera demandé à l’heureux lauréat lorsqu’il atterrira dans une collectivité territoriale. Les efforts requis pour intégrer l’école sont inversement proportionnels à ceux qu’il doit – ou ne doit pas – déployer une fois en poste.

Comme Coconne me l’avait promis, je trouve un énorme dossier estampillé d’un Post-it, sur lequel elle a sobrement indiqué : «Faire des camemberts». J’ouvre le dossier et récupère les deux tableaux récapitulatifs des années précédentes. «Faire des camemberts», en coconnien, signifie présenter une poignée de graphiques secteurs Excel pour comparer l’évolution des différents postes budgétaires du service sur deux ans, ce qui devrait me prendre une vingtaine de minutes et m’assurer la reconnaissance éternelle du très impressionnable directeur général de l’AIE (Affaires internationales et européennes, ndlr), Bertrand Dupuy-Camet, incapable de trouver le programme pour additionner deux et deux sur son ordinateur.

Si l’on y ajoute les quatre rapports parlementaires que je dois synthétiser et les deux réunions auxquelles je dois faire acte de présence, j’évalue mon travail de la semaine à huit heures. Soit une grosse semaine de travail dans ce monde professionnel pour le moins déroutant. La première fois, ça m’a semblé tellement ahurissant que j’ai eu envie d’en rire.

Les cinq premières minutes.

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<p>Avoir fait autant d’études pour ça me semblait fou.</p>
<p>Huit ans dont deux d’esclavage en prépa, deux à Sciences-Po et dix-huit mois à l’ETA.</p>
<p>Pas l’organisation terroriste basque, mais l’Ecole territoriale d’administration, formant les administrateurs territoriaux.</p>
<p>Huit ans pour ça.</p>
<p>Ça, c’était une cinquantaine de pages de documents que « The Boss » avait déposées sur mon bureau, le jour de mon arrivée, avec un air gêné :</p>
<p>- Pourriez-vous me faire une synthèse de ce dossier relatif à l’utilisation des fonds européens ? Vous avez la semaine, ça ira ? a-t-il demandé, le visage déformé par l’inquiétude d’être pris pour un esclavagiste.</p>
<p>- C’est une plaisanterie ? ai-je demandé, incrédule.</p>
<p>- Je sais, a-t-il rajouté, c’est… comment dire ?…</p>
<p>ahurissant de penser qu’il me faudra cinq jours de travail pour une note que j’aurai fini de rédiger dans deux heures, pause incluse ?</p>
<p>… Un gros travail. Ecoutez, vous pouvez me le rendre en milieu de semaine prochaine si vous n’avez pas fini. Il n’y a aucun problème, a-t-il achevé avant de quitter mon bureau, me laissant pour le moins songeuse.</p>
<p>Une heure et demie plus tard, l’imprimante crachotait ma note et je me demandais vraiment où j’avais atterri.</p>
<p>Aujourd’hui, en me connectant au réseau du service, je sais précisément où j’ai touché terre : un univers absurde où les gens qui en font le moins se déclarent dé-bor-dés et où les 35 heures ne se font pas en une semaine, mais en un mois.</p>
<p> </p>
<p class=(Sharon Dominick/Getty Images)
 

L’absentéisme

C’est le fléau des collectivités locales, surtout dans les grandes mairies, où ce taux frise les 20%, contre 6% dans le privé. Avec de fortes fluctuations selon les saisons, primes ou pas!

- Désolée de vous déranger, mais c’est assez urgent. C’est au sujet de l’avenant concernant le marché de l’interprétariat. Nous avons besoin de recruter cinq interprètes et le marché passé par la mairie avec la société de traduction n’englobe pas la langue chinoise.

- Savez-vous rédiger un avenant à un marché public de prestation ?

- Oui, mais j’aurais quand même besoin qu’une personne de votre service le valide.

- Ça me semble difficile. Forcément, fin octobre, vous voyez… me dit-il d’un air entendu.

Pas vraiment, en fait.

- Vous comprenez bien qu’on ne peut pas lancer le procédé alors que la chasse vient de commencer.

- Je vous demande pardon ?

- Je dirige un service de 42 personnes en temps normal. Le mois suivant l’ouverture de la chasse, il est divisé par cinq.

Géant Vert retourne à sa contemplation :

- Vous ne pratiquez pas, je présume ?

- Pratiquer quoi ?

- La chasse !

- Non.

- Vous ne savez pas ce que vous manquez. Bon, je vais vous le corriger, votre avenant, déclare-t-il, avant de s’arracher à regret aux bristols colorés qui tapissent le panneau en liège et de m’emmener dans son bureau.

Nous sortons de l’ascenseur et je constate que Géant Vert ne m’a pas menti : son service est désert.

Afin de s’adonner librement aux délices de la chasse, ses agents ont apparemment soigné les préliminaires : trouver un médecin complaisant, susceptible de leur délivrer un arrêt de travail. Les deux seuls fonctionnaires que je retrouve devant la machine à café du service sont manifestement en train de compulser les journaux, à l’affût de l’épidémie à la mode dont ils pourraient être les pro chaines victimes.

- La grippe, c’est à partir de quand ? Deux gastros en deux semaines, c’est plausible ? demande anxieusement l’un des deux, tout en versant une dose de sucre dans son cappuccino.

- Va voir mon toubib, tu lui dis que tu es déprimé, il t’arrête… quinze jours, facile…

- Quinze jours, mais c’est pas assez ! L’année dernière, j’ai fondu en larmes dans le bureau du mien, ça a été radical, il m’a refilé trois boîtes d’anxiolytiques et un mois d’arrêt. Quel dommage qu’il soit à la retraite… Quelle saison ça a été… , conclut-il, les yeux brillants de souvenirs.

C’est à se demander s’ils veulent un certificat médical ou carrément se faire interner.

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<p><strong>Les sureffectifs</strong></p>
<p><strong>Un problème lié à la taille des collectivités territoriales. Dans les petites, le travail ne manque pas. Mais dans les grosses, voici comment -et pourquoi- s’opèrent certains recrutements.</strong></p>
<p>Au moment où je récupère un tas de photocopies, je me cogne dans le Bizut, qui erre dans les couloirs comme une âme en peine.</p>
<p>- Je n’ai rien à faire, se désespère-t-il.</p>
<p>- Bienvenue dans mon univers ! Quel était le cours le plus chiant auquel il t’ait été donné d’assister ?</p>
<p>- Les cours de latin, au collège, l’heure n’en finissait pas, répond-il sans hésitation.</p>
<p>- J’ai le regret de t’annoncer qu’à partir d’aujourd’hui, ta vie professionnelle sera un immense cours de latin de 35 heures.</p>
<p>- Mais je ne comprends pas, geint-il. Si j’ai été recruté, c’est bien qu’on avait besoin de moi.</p>
<p>Ah, ces petits jeunes, si innocents, si prompts à poursuivre des utopies de labeur !</p>
<p>- Novembre est la période des avancements internes. Le DGS voulait promouvoir sa maîtresse du mois, catégorie B, attachée territoriale. Or, pour faire monter une catégorie B en A, il faut recruter deux cadres A. Tu es l’un des deux dont le DGS a exhumé le CV du fond d’un tiroir, entre sa bouteille de whisky et son magazine de cul. D’où ta présence dans notre beau et dynamique service.</p>
<p>- Mais ça n’est pas logique, objecte le Bizut. Si on fait monter une catégorie B en A, alors il manque un B. Pourquoi, dans ce cas, recruter deux catégories A supplémentaires ?</p>
<p>- Parce qu’un organigramme en pyramide inversée sur la tête est plus facile à gérer. Les catégories B et C sont à peu près les seules qui travaillent vraiment, elles sont mal rémunérées et syndiquées, donc susceptibles de créer des tensions. La volonté de révolte des catégories A est anesthésiée par le poids de leurs primes. D’où des recrutements massifs de cadres A sous des prétextes totalement fallacieux.</p>
<p>- Mais moi, qu’est-ce que je vais faire ?</p>
<p>- Comme tout le reste du service : pas grand-chose. Pratiquer cette activité que tout le monde réprouve, c’est-à-dire le travail, serait susceptible de nuire à ton intégration. Si l’envie de bosser te prend, assieds-toi, prends une grande inspiration et attends que ça passe. Dans l’immédiat, tu vas descendre en salle de réunion pour une réunion de service, l’un des grands moments de félicité collective de l’AIE.</p>
<p>- Vraiment ?</p>
<p>- Non. Vraiment pas.</p>
<p><i>En librairie le 4 mars et publié chez Albin Michel, </i><i>Absolument dé-bor-dée ! est tiré d’un blog.</i></p>
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206 réponses à “Fonctionnaires,de moins en moins drôle!”

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