8 mai 1945 en Algérie

***Les massacres du 8 mai 1945 en Algérie

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*Benjamin Stora. Historien

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« En France, l’histoire est coupable d’occultation »

Benjamin Stora, historien, sera à Alger samedi prochain. Il animera une conférence de presse à la librairie du Tiers-Monde. Il y fera une vente-dédicace de deux de ses ouvrages réédités à Alger par Sédia, Le mystère de Gaulle, son choix pour l’Algérie et La gangrène et l’oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie. Dimanche 6 juin, il sera au Centre culturel français (CCF) pour une conférence-débat. Il revient dans cet entretien sur les polémiques autour du film Hors-la-loi, le livre sur le colonel Amirouche et le projet de loi portant sur la criminilisation du colonialisme.

**Comment expliquez-vous la récente polémique soulevée par le long métrage de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, alors que le cinéma n’écrit pas l’histoire ?

Je n’ai pas encore vu le film de Rachid Bouchareb. Il s’agit, bien sûr, d’un film de fiction et non d’un documentaire voulant raconter, restituer des vérités d’histoire. Visiblement, « la grande histoire », les massacres de Sétif ou la vie des immigrés algériens pendant la guerre d’indépendance, sert de cadre général, de toile de fond, d’ambiance où évoluent des personnages de fiction. Les polémiques actuelles, en se servant des questions d’histoire, visent à empêcher le travail de création à partir du cadre colonial, dont il ne faut pas parler.

-  **Pensez-vous qu’il existe une histoire officielle en France autour des massacres de 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata ?

La récente polémique a été portée par les groupes qui avaient déjà voulu interdire en 1966 le film La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, en France. Il s’agit de groupes qui avaient combattu jusqu’au bout pour la défense de « l’Algérie française » et n’acceptaient pas, à l’époque, l’indépendance algérienne. Ils se manifestent de nouveau, trente ans après. Mais le monde a changé, de nouvelles générations sont apparues qui veulent regarder l’histoire du système colonial comme du passé. L’histoire est plus coupable, en France, d’occultation que de déformations, car il n’y a pas de récits officiels. C’est le silence qui a longtemps dominé, battu en brèche aujourd’hui par les nouvelles générations de chercheurs, d’historiens…

- ** Pourquoi l’histoire de la colonisation française en Algérie continue-t-elle de s’inviter dans les rapports politiques entre les deux pays de manière cyclique ?

La colonisation reste un « marqueur » identitaire puissant dans la fabrication des imaginaires nationaux, dans les deux pays. En Algérie, la guerre anticoloniale a permis le surgissement d’une nation débarrassée d’une occupation étrangère. En France, la guerre est perçue comme un affaiblissement, une crise profonde du nationalisme politique. Le départ de 1962 est vécu, dans le non-dit, comme un drame qu’il faut oublier, ne pas affronter. Alors, d’une rive à l’autre, à intervalles réguliers, ressurgissent ces histoires du temps colonial.

-**  Quelles sont les motivations de ceux qui en France ont émis des craintes sur un projet de loi relatif à la criminalisation de la colonisation proposé par le Parlement algérien, un projet qui demeure en l’état ?

On peut simplement émettre l’hypothèse d’un risque d’isolement politique et culturel de la France par rapport à d’autres pays anciennement colonisés. Cela peut entraîner d’autres demandes, d’autres textes de ce type. D’autres demandes d’excuses ou des mises en accusation.

-  **Pour des historiens français, l’amendement de la loi du 23 février 2005 sur les bienfaits de la colonisation n’a pas évacué l’esprit du texte. Partagez-vous ce point de vue ?

Je pense, oui. Mais l’essentiel était d’obtenir l’abrogation de l’article 4 sur les « aspects positifs de la colonisation », et j’ai été l’un des premiers à lancer un appel en ce sens. Il faudra voir maintenant pour la suite, en particulier sur cette « Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie », dont on ne sait rien sur la composition des membres et les objectifs.

-  **Un livre paru dernièrement à Alger, Ferhat Abbas, l’injustice de Leïla Benammar Benmansour, critique un peu votre biographie sur Ferhat Abbas. Avez-vous tout dit sur ce nationaliste algérien ? N’existe-t-il pas d’omissions ?

Je n’ai pas lu le livre de Leïla Benammar Benmansour. J’ai rédigé cette biographie en 1994, il y a maintenant… seize ans ! A partir d’archives nouvelles à l’époque (les archives d’Aix-en-Provence et la presse de l’UDMA), mais surtout à partir de témoignages de compagnons de Ferhat Abbas, comme celui du grand Monsieur qu’était M. Hakimi. Il y a sûrement d’autres choses à dire, à écrire, à découvrir à propos de Ferhat Abbas, premier président du GPRA. Et dont l’itinéraire est si important pour comprendre le passage des revendications d’égalité à celui de la séparation avec la France, d’indépendance. C’est le cas aussi pour Messali Hadj ou d’Abdelhamid Ben Badis dont la biographie, sur un plan historique, reste à établir. Ce dernier, également, est un personnage considérable dans l’histoire de l’Algérie contemporaine. L’essentiel est toujours de faire progresser la connaissance sur l’histoire algérienne, à partir de faits établis, d’archives originales, de témoignages rigoureusement établis, de croisements de sources précises. Et non à partir de rumeurs ou de propos invérifiables.

- ** Vous avez écrit Le mystère de Gaulle, son choix pour l’Algérie. Pourquoi, selon vous, le général de Gaulle, porté au pouvoir par les partisans de l’Algérie française, avait pris le choix pour « l’autodétermination » en Algérie en 1959 ?

Il fallait sortir du statut colonial qui n’était plus possible. De Gaulle n’était pas, au moment de son retour au pouvoir en 1958, pour l’indépendance de l’Algérie. Il restait un partisan de « l’association » de l’Algérie à la France, sur le modèle du Commonwealth britannique. Mais la permanence d’une résistance algérienne à l’intérieur, d’une armée aux frontières, d’une immigration en France puissamment organisée et, surtout, l’isolement diplomatique de la France ont conduit de Gaulle à évoluer, à changer de position. C’était un homme politique, ne l’oublions pas et non, simplement, un « visionnaire », apte à comprendre les motivations des « hommes du Sud ».

-  **Des critiques ont été émises récemment en Algérie, et même en France, sur la poursuite des essais nucléaires français en Algérie après l’indépendance en 1962. Selon vous, pour quelles raisons ces tests se sont poursuivis avec intensité ? S’agit-il de clauses inconnues dans les accords d’Evian ?

Je n’ai pas travaillé sur cet aspect, mais des clauses secrètes des Accords d’Evian, en particulier portant sur la poursuite des expériences nucléaires jusqu’en 1967, ou le maintien de troupes françaises après l’indépendance, ont été portées à la connaissance du public en France, au début des années 1980.

- ** Avez-vous fait des recherches sur les conditions exactes de l’assassinat du colonel Amirouche par l’armée coloniale française ?

Honnêtement, non. Les conditions de la mort d’Amirouche et de Si El Haouès restent évidemment problématiques (comment les militaires français connaissaient-ils exactement leur parcours ?). Il faudrait, pour cela, interroger les officiers français qui ont organisé cette embuscade et avoir accès aux archives militaires françaises.(El Watan-03.06.2010.)

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*Chercher les commencements d’une tragédie
 LES GUERRES SANS FIN,
Un historien, la France et l’Algérie
de Benjamin Stora
Éditions STOCK, Paris, 2008, 182 pages.

A quel moment l’histoire peut-elle avoir un sens? – ou toujours ou jamais!

J’ai lu Les Guerres sans fin (*) de Benjamin Stora. Qu’aurais-je voulu lire dans cette mise en autobiographie de l’auteur ou plutôt apprendre que tout Algérien ne sache déjà? Le nom de cet historien perspicace tire l’oeil, il rappelle celui de la petite ville de la côte Est de notre pays et qui est située à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Skikda. C’est Stora la Phénicienne (au nom dédié à Venus d’où le nom, diversement prononcé, d’Astarté, Astoreh ou Astora et Stora), l’Ottomane, le port génois, l’objet de rivalité entre Anglais et Français, le champ de corail et d’éponges, cité sous la protection de la Vierge Stora, centre de colonisation créé en 1848 et, depuis 1962, Stora l’Algérienne.
Mais Benjamin Stora est né en 1950 à Constantine d’un père originaire de Khenchla et dont les ancêtres juifs avaient été chassés d’Espagne après l’édit des rois catholiques sur la répression contre les Musulmans et les Fuifs, en 1492. Il a vécu en Algérie «jusqu’à l’âge de douze ans», jusqu’au départ de sa famille pour «l’exil de 1962», pour la France. Puis des études à l’université de Nanterre, en France, l’«engagement dans le processus révolutionnaire de l’après-68», la rencontre avec Charles-Robert Ageron, le militantisme de gauche,…l’ont conduit tout naturellement à réaliser ce qu’il appelle et confie avec émotion «le poids très lourd des héritages, des origines familiales et de la condition sociale. Ma mère était ouvrière d’usine, et mon père vivait d’un petit salaire d’agent d’assurances. En termes d’héritage, je ne possédais rien, il fallait tout bâtir, tout construire. Ainsi ce détour par l’universel m’a permis d’effacer pour un temps les traces de différences culturelles et sociales, m’a donné de l’audace et j’ai pu rejoindre, bien plus tard, l’origine qui était la mienne, né à Constantine, dans une famille juive traditionnelle. Le détour par l’engagement, la rupture avec la tradition familiale ont été également l’occasion d’adopter une sorte de décalage, de distance critique vis-à-vis de l’origine.»
Stora reste indéfiniment sur une sorte de balançoire où il joue seul, «Disparition d’un pays là-bas, et attente d’un nouveau monde.» Il confesse sa déception et sa solitude: «Je me suis retrouvé seul dans la froidure de la société française», et ce n’était pas une figure de style. Vrai, il se sentait perdu dans la diversité sociale de France, et, à «une amorce de révolution intérieure», il répond «par une interrogation sur soi, sur l’histoire, sur la langue, sur les rapports politiques.» Toute une révision de conscience, car «il ne s’agissait pas de retrouver un passé perdu, mais de fabriquer (c’est moi qui souligne) un pays, un avenir.» C’est probablement, a posteriori, le voeu pour les Algériens que formule Stora qui, lui aussi, se sentait, d’une certaine manière, privé de son identité. «La ‘‘révolution algérienne’’, écrit-il, mobilise mon attention, mais pas dans sa dimension héroïsée, inéluctable, nécessaire. J’avais vingt-quatre ans lorsque j’ai commencé sur un sujet qui était largement inexploré. Ce travail, en solitaire, sur une séquence délaissée, m’attirait énormément. L’Algérie, la guerre d’indépendance semblaient ne plus exister dans le paysage français médiatique, politique ou culturel français des années 1975-1980. La solitude dans cette recherche, dans l’ancienne métropole coloniale, me confortait, m’excitait.» L’éditeur des «Guerres sans fin», affirme que Benjamin Stora est «un spécialiste reconnu de l’histoire du Maghreb» et donne la liste des titres des ouvrages parus sous ce nom. Ce qui, en vérité, peut émouvoir naturellement le lecteur algérien, ce n’est pas qu’«un jour de juin 1995, Benjamin Stora reçoit des menaces et un petit cercueil en bois dans une grande enveloppe beige…», mais sa volonté de dire clairement ce que certains historiens d’ici et d’ailleurs, qui font de l’histoire de la Révolution algérienne une sorte de fonds de commerce, disent confusément. Benjamin Stora bénéficie-t-il d’une manne chimérique qui lui permettrait d’être maître de sa liberté? Comment s’acquiert cette liberté individuelle? La réponse est dans ce long travail difficile accompli par un homme profondément marqué, emporté par les fortes phrases de Pierre Goldman: ‘‘ un Juif exilé sans terre promise’’ – une longue quête sur soi-même à travers de longues recherches historiques – que nous met sous les yeux cet universitaire passionné de vérité et propose à notre réflexion. L’un des chapitres, parmi les plus prenants dans ce travail sur la mémoire, s’intitule La découverte de «deux oublis». L’auteur, affirme-t-il, a essayé «d’instaurer une distinction entre l’oubli légitime, nécessaire, évident, et un oubli organisé par les États.» Il affirme également qu’«Il existe deux types d’oubli: l’oubli de la société, légitime pour pouvoir vivre, et puis un oubli très pervers, très organisé. Et progressivement, je me suis aperçu que les deux oublis s’appuyaient l’un sur l’autre.»
À mon sens, il y aurait, dans le cas de l’Algérie et la colonisation française, un troisième oubli à établir et à analyser; c’est l’oubli d’agression armée du corps expéditionnaire français contre le peuple algérien et l’oubli de résistance – par tous les moyens, historiquement légitime – des combattants de l’Armée de libération nationale. La réalisation de la grande oeuvre mémorielle et humaine doit nécessairement passer par le libre et mutuel respect entre les peuples et les États. On attendrait évidemment beaucoup des archives ouvertes, indispensablement, mais on attendrait plutôt beaucoup plus des historiens et des analystes de hautes compétences, et ce serait le mieux, c’est-à-dire le plus crédible. Et alors, je dirai avec Benjamin Stora, qui veut être «Non pas un historien du présent, mais un historien au présent» et dont les études pour la vérité ne me passionnent pas toujours, «Il faut essayer de comprendre ce drame de l’intérieur.» Oui, de «l’intérieur», autant le jeune Stora a pleuré de souffrance de la guerre d’Algérie, d’avoir quitté «la terre natale» et «de rentrer en France» indéfiniment, autant et plus, le jeune Algérien a pleuré de toutes les souffrances infligées à son pays conquis et surtout des ravages de la colonisation le privant d’apprendre à connaître sa patrie.
Aussi, à qui voudrait concilier le déni sans critique et la soumission sans le consentement, il faudrait souhaiter bien du plaisir!
Dans Les Guerres sans fin, de même que dans ses précédents ouvrages, Benjamin Stora s’est mis complètement.(L’Expression -17.06.09)

*« Les politiques français doivent assumer le passé »

L’historien Benjamin Stora appelle les politiques français à reconnaître les crimes coloniaux.

Intervenant lors du colloque international « Travail de mémoire et enjeux », organisé hier à Alger par l’association nationale Verdict, M. Stora a déclaré : « Les Français doivent assumer le passé colonial. » « La classe politique française doit faire un geste et reconnaître tout ce qui a été fait à la population algérienne pendant la période coloniale », a-t-il poursuivi. Qualifiant le 8 mai 1945 d’un « jour sombre pour l’Algérie », M. Stora a tenté d’expliquer les raisons du retour de la question coloniale en France. Tout en la liant au vote de la loi du 23 février 2005 sur le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, le conférencier a donné trois raisons à la montée de ce néocolonialisme. D’abord, il y a la notion d’« empire colonial » qui a fait son retour depuis l’invasion de l’Afghanistan. Ensuite, il y a ce désir des nouvelles générations émigrantes de rechercher l’histoire de leur pays pour mieux comprendre le présent dans lequel elles vivent. Enfin, M. Stora a parlé du retour des figures historiques sur la scène politico-médiatique algérienne. Il a évoqué « les mauvaises mémoires » qui, selon lui, « ne veulent pas regarder de face ce qui s’est passé pendant l’occupation française ». Mais il a précisé que ce n’est qu’une partie de la société française, rappelant que beaucoup de Français étaient contre la guerre de libération nationale. M. Stora a attesté que les plus graves dépassements pendant la guerre d’indépendance ont été l’œuvre de la police française. Il a cité l’exemple des 3022 disparus de la guerre d’Alger qui ont été jetés dans la mer. M. Stora a souligné que ce fait, comme d’autres, est connu et reconnu par l’Etat français. Il ne s’agit pas donc, a-t-il expliqué, d’établir les faits ou d’entreprendre un travail. Le conférencier trouve que ce que fait actuellement la classe politique française est d’« entrer dans le débat sous une forme amnésique en disant que c’est aux historiens d’écrire l’histoire. Comme s’il s’agit de faits non avérés ». Cela, selon lui, ne fait que fausser la partition. M. Stora a insisté sur la nécessité de continuer le travail de mémoire. Selon lui, l’accès aux archives coloniales et postindépendance est important même s’il faut se battre pour le faire. « On va trouver sûrement des choses », a-t-il indiqué, précisant que la loi du 23 février n’est pas une « obsession » partagée par l’ensemble des historiens français, mais elle est plutôt l’instigation d’un seul groupe. L’historien Fouad Soufi a évoqué, de son côté, le rôle des moudjahidine dans l’écriture de l’histoire. Il a estimé que, pour faire face au néocolonialisme, il faut qu’il y ait un véritable travail de mémoire. Mme Bitat, veuve de Rabah Bitat, a exprimé sa colère contre ceux qui continuent à entretenir le flou sur des faits avérés de l’histoire. Pour sa part, Amine Zaoui, directeur de la Bibliothèque nationale, a souligné l’importance de la commémoration du 8 mai 1945. Pour lui, cette date « était derrière la naissance d’une génération littéraire tels que Malek Haddad, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Mohamed Dib… ». (El Watan)

***Benjamin stora à propos de la colonisation

Les Français sont « frappés d’amnésie »

L’historien français Benjamin Stora a estimé, dans un entretien à la revue d’actualité La Vie, repris par l’APS, que les Français « refoulent (leur) passé colonial » et sont « frappés d’amnésie ».

En commentant le film Caché de l’Autrichien Michael Haneke, qui sort aujourd’hui sur les grands écrans français, primé pour sa mise en scène au dernier Festival de Cannes, Benjamin Stora note que « la légende veut qu’Hollywood ait multiplié les films sur la guerre du Vietnam, à l’opposé de cinéastes français frileux ou aveugles » sur la guerre de Libération nationale (1954-1962). Après avoir toutefois rappelé une trentaine de films sur cet ancien conflit algéro-français, dont Muriel d’Alain Resnais (1963), L’Insoumis d’Alain Cavalier (1964) et Avoir vingt ans dans les Aurès de René Vautier (1972), l’historien a estimé que « le problème est que les Français refoulent ce passé. Rien, ni documentaire, ni fiction, ne s’imprime dans la mémoire collective. Nous sommes frappés d’amnésie ». Il a qualifié de « positif qu’un tiers, extérieur à la société française, en l’occurrence Michael Haneke, nous presse de regarder en face notre passé, nous force à affronter ce lourd secret de famille qu’est la guerre d’Algérie ».(El Watan)

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Abdelhamid Salakdji. Président de la fondation du 8 Mai 1945

Impossible de refermer un dossier qui n’a pas divulgué tous ses secrets

Pour une catégorie d’historiens français, les événements du 8 mai 1945 se résument à un mouvement insurrectionnel. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?   *C’est de l’intox. En transformant la marche pacifique du 8 mai 1945 en mouvement insurrectionnel, la France, qui ne veut pas, soixante-six ans après, abandonner sa casquette «coloniale», essaie de justifier les massacres perpétrés par son armée. Le moment est venu pour les historiens des deux rives d’utiliser le vocable approprié. Car il est inconcevable de qualifier une marche d’indigènes, désirant partager la joie des Alliés, de mouvement de révolte, d’action armée ou d’insurrection souhaitant renverser la puissance coloniale. C’est grotesque, absurde et insensé à la fois. Les porteurs de gerbes de fleurs ayant placé à la tête du cortège de petits scouts… Or, pouvaient-ils faire la guerre avec des roses ? Non. En apercevant l’emblème national, au milieu des drapeaux des Alliés, les policiers – qui de plus, n’ont pas admis des slogans nationalistes tels que «Vive l’Algérie libre», «Libérez Messali Hadj» – ont dégainé.
Pourquoi après tant d’années, le sujet reste-t-il ouvert et continue d’envenimer les relations franco-algériennes ?  *La peur de l’histoire qui ne pardonne pas effraie la France, qui n’est toujours pas disposée à faire son mea-culpa. Ces événements représentent effectivement un épineux contentieux, car la France ne veut pas assumer les crimes commis par son administration, sa police et gendarmerie, qui ont actionné la machine de guerre au nom de l’Etat français. On ne peut tourner aussi facilement les pages relatives aux crimes, exactions et répressions perpétrés contre des citoyens désarmés et le plus souvent, à l’intérieur de leur gourbi. Il n’est pas possible de refermer un dossier qui n’a pas divulgué tous ses secrets. Sachant que la répression qui s’est déroulée à huis clos a duré plus de cinq mois. Pis encore, des centaines d’exécutions sommaires ont été commises durant cette période. Pour illustration, en septembre 1945, le général Duval a, dans un de ses rapports, révélé que plus de 280 condamnés à morts ont été exécutés d’une manière expéditive. Quant aux arrestations, elles n’ont pris fin qu’au mois d’octobre. Soit six mois après le début des événements…
Le nombre des victimes continue lui aussi à faire polémique…*Pour «rétablir l’ordre», la France coloniale qui avait mobilisé à l’époque plus de 40 000 soldats, a, de plus, utilisé les gros moyens aériens et navals pour laminer une population exténuée auparavant par la misère et la famine. Un véritable carnage a été commis loin des regards des médias français, n’étant pas à ce propos, exempts de tout reproche. Placée dans le box des accusés, la France veut, par l’intermédiaire de certains nostalgiques de l’Algérie française, faire, à travers ce volet, diversion. Alors que des historiens algériens avancent le chiffre de 45 000 victimes, des Anglais et Américains parlent de plus de 70 000 morts et de sérieux historiens français situent le nombre des martyrs entre 20 et 30 000. Après avoir «nettoyé» les archives civiles et «verrouillé» celles de l’armée, on peut, à chaque fois, revoir à la baisse le nombre des victimes. Les stratèges de l’arithmétique oublient de comptabiliser les milliers de victimes enterrées dans les fosses communes à Sétif, Aïn El Kébira, Amoucha, Beni Aziz, Aïn Roua, etc. Il est facile d’avancer un chiffre, d’autant plus que Oued Afitis de Bouandas, où on a englouti des centaines de corps, reste muet.
Que dire de la situation des victimes et de leurs ayants droit qui, en dépit des sacrifices consentis, ne sont toujours reconnus comme martyrs ?

*Le général Duval, un des artisans de la boucherie, a dans un des rapports adressés à son supérieur, le général Henri Martin, patron de l’armée en Afrique du Nord, mentionné : «Je vous ai donné la paix pour dix ans. Si la France ne fait rien, tout recommencera en pire.» L’aveu du militaire démontre que le 8 Mai a été le prélude de la révolution de Novembre. Le moment est venu de reconnaître les victimes de ces événements comme martyrs de la révolution. Car des veuves, des ayants droit et quelques rescapés, qui ont pour certains d’entre eux participé à la guerre de Libération, vivotent dans de pitoyables conditions.

Que pensez-vous du projet de loi pour la criminalisation de la colonisation rejeté par les autorités algériennes ?

*Il est vrai que la repentance est un signe de rapprochement entre les deux rives, mais il n’est pas l’objectif numéro un. Pour son indépendance, le peuple algérien a payé un lourd tribut –les martyrs mais aussi plus de 8000 villages et des centaines de tribus exterminées. Il est grand temps que la France reconnaisse officiellement les crimes commis en son nom. D’autant plus qu’elle est non seulement signataire mais rédactrice, en 1948, de la Charte des droits de l’homme. Tant que tout cela n’est pas fait, l’Algérie et la France ne peuvent devenir des partenaires à part entière. (El Watan-06.05.2011.)

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*témoignage de Belaïd Abdeslem

L’homme politique et ancien Premier ministre, Belaïd Abdeslem, cet enfant de Aïn Kebira, enrichira l’ouvrage de Kamel Beniaïche, Sétif, la fosse commune : Massacres du 8 mai 1945, par un témoignage poignant et surtout inédit : «Parler des événements du 8 mai 1945 de manière apaisée, j’en suis convaincu, peut faire la lumière sur nombre de zones d’ombre.

Sur la souffrance endurée par des collégiens dont le seul tort a été d’avoir pris part à une marche. Il est de notre devoir de transmettre objectivement la mémoire collective. La rentrée scolaire 1944-1945 au lycée. Pour les indigènes que nous étions, le collège était un bastion du nationalisme. D’ailleurs, c’est au sein de l’institution que j’ai entamé ma vie de jeune militant.

La cellule dirigée par Si Abdelhamid Benzine qui nous a montré la voie, donné des conseils à la cause nationale. Pour ne pas être démasqués, notre activité militante est restée secrète. Nos moments de détente étaient consacrés aux conditions de notre peuple ne pouvant éternellement supporter un tel asservissement. Nous croyions naïvement qu’avec la capitulation de l’Allemagne nazie, l’Algérie, qui avait payé un lourd tribut en Italie et en France, allait être enfin reconnue comme nation.

Malheureusement, la marche pacifique qui tourna au drame montra le véritable visage de la France coloniale qui s’est mise en branle par la suite, nous obligea à revenir sur terre et regarder la triste réalité en face… Il est indéniable que la manifestation avait une connotation politique certaine.

Dire que les organisateurs avaient fait du 8 mai le coup de starter d’une insurrection armée est une contrevérité. Pour l’histoire, les instructions du parti, transmises par Lakhdar Taarabit, étaient claires : nous devions marcher pour célébrer la fête des Alliés et brandir des slogans politiques… La furie de la police se déclenche à la vue de l’emblème national algérien. Cet acte est mis à profit par les policiers qui dégainent.

Constatant que les choses tournaient au vinaigre, je suis rentré chez moi, à Aïn Kebira. Où je suis arrêté et torturé. Je dois avouer que c’est à la suite de la découverte de la lettre que j’avais adressée, la veille du 8 mai 1945, à mon correspondant à Aïn Kebira que seront connus non seulement les responsables de la cellule, mais aussi le nom de notre contact, Lakhdar Taarabit…

En plus de la de la bourse et l’exclusion définitive du collège, j’allais être transféré devant un tribunal militaire de Constantine qui me condamna à quatre années d’emprisonnement au motif de ‘‘port d’arme dans un mouvement insurrectionnel’’. Cette accusation est infondée, car je n’avais pris ni arme ni participé à un quelconque mouvement insurrectionnel. Après des mois derrière les barreaux où j’ai subi les pires sévices, je fus relâché en mars 1946…

Lors de la rentrée scolaire 1949-1950, je suis retourné à Sétif pour réintégrer mon établissement d’origine, devenu entre-temps lycée Eugène-Albertini. Il faut savoir que la flamme du militantisme ne s’est pas éteinte et m’a poussé à prendre la cellule du parti qui s’est enraciné dans les entrailles de l’établissement où je bouclais l’enseignement secondaire. Avec un bac en sciences expérimentales. Je dois préciser que c’est à l’intérieur de ce temple du savoir que nous avons pris conscience que l’asservissement de notre peuple ne pouvait perdurer.»*el watan / mardi 04 octobre 2016

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*Benjamin Stora à Constantine:

«Il ne faut pas lâcher le fil de la vérité histographique»

J’ai toujours été frappé par la méconnaissance du nationalisme algérien en France, ce qui ne facilite nullement une prise de conscience concernant les massacres commis», a relevé, hier à Constantine, Benjamin Stora,  historien, professeur des universités et président du conseil d’orientation de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

Depuis  la salle de conférences de l’université des sciences islamiques Emir Abdelkader, où il a participé à la troisième et dernière journée du colloque international sur les massacres coloniaux, l’éminent historien, natif de Constantine, a axé son intervention sur les mécanismes de fabrication de l’oubli des massacres commis, entre mai et juin 1945, dans l’Est algérien par les autorités françaises.

D’emblée, il a précisé que les «gaullistes et les communistes, les deux principales formations politiques qui exerçaient un pouvoir politique en France, imputaient certaines exactions au PPA, évacuant l’origine et la cause de la guerre, mettant davantage l’accent sur les violences des colonisés lesquels ne faisaient en fait que se défendre et défendre leur pays». Pour le conférencier, il y avait une constance en France à l’époque : «La méconnaissance profonde du nationalisme algérien», affirmant, à cet effet, que les travaux de recherche et d’exploration au sujet  des événements du 8 Mai 1945 en Algérie sont vite frappés de suspicion et les accusations deviennent légion.

«Le travail est difficile en France, il l’est même davantage ces dernières années. On soupçonne vite le chercheur et l’historien de vouloir chercher la repentance ou carrément faire dans la propagande», a-t-il soutenu. L’historien a relevé, toutefois, le rôle émérite de la jeune génération, à savoir les enfants et les petits-enfants des Algériens issus de l’immigration pour arracher une reconnaissance par la France des massacres du 8 Mai 1945. «C’est par la reconnaissance du 17 Octobre 1961 qu’interviendra celle du 8 Mai», a précisé Benjamin Stora.

Il a estimé, enfin, que même s’il est beaucoup plus difficile aujourd’hui en France de rétablir la vérité sur les massacres commis par l’armée française, «il ne faut surtout pas lâcher le fil de la vérité histographique entre historiens algériens et français». Gilles Manceron, historien et vice-président de la Ligue française des droits de l’homme, a abondé dans le même sens dans son intervention, à travers laquelle il a appelé à «faire un travail de vérité et d’histoire» au sujet des crimes et des exactions perpétrés par les troupes de l’armée française contre les civils algériens.

Pour lui, il s’agit de rétablir la vérité, toute la vérité, déplorant qu’il ait fallu attendre 2005 pour qu’un début de reconnaissance des massacres du 8 Mai intervienne du côté des autorités françaises, bien que celle-ci «laisse à désirer». «De sérieux obstacles persistent en France quant à une réelle reconnaissance des massacres du 8 Mai 1945 dans le Constantinois et de ses suites», a-t-il relevé. Il est regrettable que ces interventions d’envergure se soient déroulées devant une assistance peu nombreuse. *Lydia Rahmani –El Watan-09.05.2015

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**BENJAMIN STORA
«La France doit assumer la guerre d’Algérie»

Le cinéma français occulte la guerre d’Algérie.

«Le refus d’assumer la guerre d’Algérie est très mal vécu par une part importante de la société française aujourd’hui: il faut donc l’affronter.» C’est du moins ce que pense l’historien français Benjamin Stora, dans un entretien accordé hier à l’AFP. Il a dénoncé à cette occasion, la campagne menée contre le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb avant même sa projection en compétition au Festival de Cannes (12-23 mai).
L’historien français a jugé que 60 ans après l’indépendance de l’Algérie, «cette guerre est loin d’être finie dans les têtes et dans les coeurs», faute d’avoir été «suffisamment nommée, montrée, assumée dans et par une mémoire collective».
Stora est revenu sur le refus ou l’éloignement d’une certaine élite française qui prône l’anti-repentance et verse dans la politique de la fuite en avant, en donnant l’exemple des événements du 8 Mai 1945 en Algérie qu’il qualifie de massacres. «Des évènements tels que les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en 1945 ne figurent pas dans le cinéma français, même de manière elliptique, c’est un véritable trou noir», a-t-il souligné.
L’historien a ajouté que la perte de l’Algérie française à laquelle rêvait Paris, «restera toujours une blessure dans l’histoire du nationalisme français». Selon lui, l’Algérie est bien plus proche qu’une lointaine colonie comme l’Indochine ou un simple protectorat comme la Tunisie. Elle formait trois départements français. «On refuse de faire le deuil sur la perte de l’Algérie française», a-t-il estimé.
L’auteur de La gangrène et l’oubli et de La Mémoire de la guerre d’Algérieestime que la séparation n’a quasiment pas été représentée à l’écran comme la résultante de la volonté d’indépendance des Algériens. Encore moins la fin d’un combat mené contre le colonisateur français. Il pense qu’«elle a plutôt été vue comme le produit d’une trahison ou d’un abandon par les Français». Avec onze autres personnalités dont sept historiens, Benjamin Stora vient de signer un texte dénonçant la campagne contre le film Hors-la-loi.
Les massacres du 8 Mai 1945 ont fait à Guelma et ses environs plus de 18.000 victimes, selon des statistiques établies par des recherches sur ces évènements que la Fondation du 8-Mai s’efforce depuis des années à faire admettre comme crimes contre l’humanité. Soixante-cinq ans après ces massacres barbares, tous les témoignages recueillis auprès de parents de victimes ou de militants de la fondation, créée en 1995, attestent, en effet, que les actes commis à Sétif, Guelma et Kherrata, constituent de flagrantes violations des droits de l’homme et sont de nature à être classés crimes contre l’humanité.
Beaucoup parmi ces témoins portent encore les souvenirs et stigmates de scènes insoutenables de massacres, de torture et d’autres horreurs perpétrés ce jour-là et les semaines qui ont suivi. Les témoignages évoquent 11 endroits de la wilaya de Guelma.(L’Expression-08.05.2010.)

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**Les Algériens ont célébré, hier, le 64e anniversaire des dramatiques événements du 8 Mai 1945 qui ont plongé dans le cauchemar tout un peuple au moment où d’autres peuples célébraient leur victoire sur le nazisme. Il en est ainsi de la France officielle qui fêtait hier le 64e anniversaire de la victoire des Alliés sur le nazisme.
Le 8 Mai 1945 était une occasion pour que les Algériens et les Français, qui ont combattu côte à côte le nazisme, célèbrent ensemble cette victoire. La France coloniale en a voulu autrement, noyant, en revanche, dans le sang les manifestations des Algériens en ce jour où l’Europe et le monde sortaient de l’une des plus sanglantes guerres des temps modernes.
«Les milliers de victimes qui sont tombées durant les événements de Mai 1945 ne sont pas tombées en vain, puisqu’elles ont contribué à faire connaître au monde entier l’aspiration du peuple algérien à sa liberté, à son indépendance et à sa dignité», a souligné dans son message, le président de la République.
Dans ce message lu en son nom par le conseiller à la Présidence de la République, Mohamed Ali Boughazi, lors d’une conférence historique intitulée «Lecture juridique et historique des massacres du 8 Mai 1945», jeudi à Sétif, M.Bouteflika a expliqué que ces événements constituent un témoignage accablant sur la nature du colonialisme, sa brutalité, son inhumanité et sa barbarie.
«Le 8 Mai 1945 a été la manifestation d’une poussée nationaliste de plus en plus orientée vers la revendication de l’indépendance. A partir de là, le mouvement national se radicalise et le 1er Novembre 1954 verra le lancement de l’offensive finale, politico-militaire, qui mettra fin au système colonial en Algérie», a-t-il ajouté.
Le chef de l’Etat qui s’est incliné à la mémoire des victimes, a soutenu que «si cette commémoration est une occasion de renouveler notre condamnation de l’injustice et de la dérive de l’histoire que représente le colonialisme pour tous les peuples qui ont subi sa domination, elle ne comporte cependant aucun sentiment de vengeance ou de revanche». Il a souligné, par contre, que les discours récents sur le caractère prétendument positif du colonialisme français en Algérie sont loin de contribuer à rétablir la vérité et rendre justice à l’Algérie pour tout le mal qu’elle a subi. M.Bouteflika a tenu à préciser que le peuple français ne saura être tenu responsable de tous les crimes commis en son nom en Algérie par l’armée et le colonialisme français. «Nous savons bien que nous ne pouvons pas faire porter au peuple français tout entier la responsabilité des malheurs et des souffrances que le colonialisme français nous a imposés en son nom», a-t-il martelé. Pour tourner la page de cette période noire de l’histoire de l’Algérie, le président de la République a plaidé pour que les deux Etats et les deux peuples travaillent ensemble pour trouver la voie originale qui permette de surmonter les traumatismes causés au peuple algérien par l’Etat colonial français. Des traumatismes qui continuent, souvent instinctivement, à modeler nos consciences et nos manières d’agir. Cette voie originale permettra également, selon le chef de l’Etat, d’établir entre l’Algérie et la France, entre le peuple algérien et le peuple français des rapports authentiques d’amitié sincère et véritable dans une coopération où chacun trouvera son intérêt et des raisons d’espérer dans l’avenir.
«L’essentiel c’est de construire pour nos jeunes un avenir de paix et de prospérité», a-t-il souhaité.
Hier, la France officielle célébrait la victoire des Alliés sur le nazisme.
Le président Nicolas Sarkozy a rendu hommage aux combattants des anciennes colonies qui ont libéré, aux côtés des troupes américaines et françaises, la France, en citant les spahis, les tabors marocains et les tirailleurs sénégalais.
Paradoxalement, les Algériens qui ont le plus donné lors de la Seconde Guerre mondiale, sont les grands oubliés des hommages rendus par le président français. Quelques heures après les déclarations de M.Sarkozy, un rassemblement des «Oubliés de la République» – un collectif qui milite pour l’abolition des différences de traitement entre les anciens combattants des colonies (environ 80.000) et les anciens combattants français – a eu lieu hier à Paris pour dénoncer cet ostracisme.(L’Expression – 09.05.09.) 

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***Un génocide toujours impuni

Des Algériens ont été sommairement exécutés, incinérés morts ou vifs dans les fours de l’usine de fabrication de chaux de Guelma. Des condamnations arbitraires et une répression, au summum de la tyrannie d’une entité humaine qui n’avait commis de tort que celui de manifester dans le calme et la sérénité pour exprimer son droit à un avenir meilleur articulé autour de l’indépendance de sa patrie. Un génocide contre l’humanité, perpétré par l’État Français sous les ordres du général De Gaulle, qui s’est soldé par la mort de plus de 45 000 Algériens. Une répression pour qui la France coloniale a fait preuve d’une largesse inédite dans la mobilisation des moyens logistiques et la facilitation de la constitution des milices chargées d’accomplir l’ignoble tâche à savoir, une chasse à l’homme systématique à tout ce qui est arabe. Des témoignages, très émouvants démontrant la cruauté d’un empire en décadence et le rêve des quelques nostalgiques, parmi lesquels figure le général De Gaulle de préserver cet empire chancelant. Telles sont les grandes lignes de la conférence commémorative des événements du 8 Mai 1945, qui ont ensanglanté Sétif, Guelma et Kherrata, au lendemain de la fin de la Deuxième guerre mondiale, tenue hier à Alger. Les témoins oculaires de ces massacres, qui ont assisté à cette rencontre, ont qualifié la répression française de génocide et de crime d’État. Ils appellent à la restitution des archives relatives à ces événements et plaident pour le devoir de mémoire, à l’instar du Dr Mustapha Chawki qui dira à ce sujet, « il faut que les générations actuelles et futures n’oublient pas ce qu’a commis la France durant la période de son occupation de l’Algérie. Des atrocités qui sont loin d’être énumérées. La gendarmerie française a crucifié un Algérien pour juste simuler la crucifixion du Christ, des militaires éventrant des femmes en guise de pari sur le sexe d’un foetus, telles sont les séquences de l’une des plus sombres et sinistres occupations qu’a connues l’humanité » a-t-il dit et d’ajouter : « on a des comptes à solder avec la France ». Pour sa part, Amar Bentoumi dira que, « la France dans une démarche salutaire pour sa survie en Algérie avait adopté des réformes en vue de se maintenir et parvenir à une certaine légitimité électorale, mais, ses efforts n’étaient que peine perdue. L’après événement de Mai 45, était une période de radicalisation du Peuple algérien et son orientation vers l’impératif de la lutte armée comme seul moyen pour parvenir à l’indépendance du pays ; et la création de l’Organisation secrète( OS) n’est qu’une image des préparatifs qui ont marqué cette phase de l’histoire. La déclaration du 1er Novembre 1954 était un aboutissement de ces manifestations, car, dira-t-il, la Révolution algériennes est faite par les victimes et les familles des victimes de cette manifestation pacifique sitôt transformée en mutinerie. Le conférencier en énumérant toute la chronologie des événements a démontré l’implication directe du gouvernement central de Paris dans ces massacres et dira à ce propos, « l’utilisation des moyens militaires d’une telle importance et l’implication de l’armée dans ces massacres, ne pouvait se faire sans l’aval de la haute instance française de l’époque. Le gouvernorat général d’Algérie de l’époque s’est réuni avec les différents acteurs politiques coloniaux et le commandement des forces de sécurité en place, et ce, pour débattre de la question du mouvement national algérien, estimé à plus de 500 000 militants, et les moyens à mettre en oeuvre pour venir à bout de la conscience nationale algérienne qui prenait de l’ampleur parmi le peuple algérien. À l’issue de cette rencontre, les participants sont convenus de la nécessité de maintenir 30 000 soldats en Algérie, dont 15 000 dans la région Oranaise, 12 000 dans le Constantinois et 3 000 au Sud. S’ajoute à cela le détournement des maquis français des armes fournis par les États- Unis pour servir dans la lutte contre les Nazis », at- il dit et d’ajouter que, « plus de 28 avions entre chasseurs et bombardiers ont été utilisés dans la répression des événements de mai 1945. Entretemps, l’État colonial a mis au point sur une campagne de discréditation des militants de la cause nationale, visant à séparer l’élite algérienne de son soutien populaire. Les autorités françaises ont tenté d’attribuer aux militants un cachet communiste et même pousser vers le soutien au nazisme. Ces manifestations ont démontré que le peuple était acquis au Parti du Peuple algérien (PPA) contre vents et marées et en dépit des spéculations françaises faisant dire que l’élite algérienne était affiliée au parti communiste », a-t-il souligné. S’exprimant sur les causes qui ont conduit à la perpétration de ces massacres, l’orateur dira qu’, « à Sétif, le jour J correspondait à une journée de marché, ces événements ont été témoins de l’apparence, pour la première fois, du drapeau algérien ; ce qui avait suscité l’ire des autorités françaises. L’intervention de la police à altéré l’ambiance de la manifestation en procédant aux tirs sur la foule, au fil desquels, des dizaines d’Algériens avaient rendu âmes sur place. La France venait de donner un feu vert à une émeute urbaine caractérisée par la vengeance des Algériens sur les colons dont une centaine a été tuée. L’intervention des forces de l’ordre a été si brutale ce qui a entraîné l’extension de la sédition aux villages, donnant naissance à une révolution paysanne », a-t-il dit. Quant aux moyens mis en place pour étouffer cette mutinerie, le conférencier a souligné que l’État et l’armée ont composé ensemble dans la répression des Algériens. Des milices d’européens, des colons, ainsi que la légion étrangère, constituée d’une majorité de français, des marocains, et des tirailleurs sénégalais ont eu tous les mains sales. Les autorités avaient mobilisé, également, les prisonniers italiens pour participer aux crimes. Sur le plan logistique, la France, sans aucune retenue, dira-t-il, avait donné le feu vert à l’armée pour intervenir et faire usage de l’armement lourd. Un arsenal militaire très impressionnant : blindés, avions, étaient à l’oeuvre. Rien que sur la région de Guelma, dira-t-il, l’aviation française a mobilisé 28 avions pour la bombarder, à raison de 20 raids aériens par jour. La marine a pour sa part participé au carnage par le tir de plus de 800 obus, gros calibre, de la mer jusqu’à Kherrata. Des seines de terreurs qui ont révélé, sur l’international, le vrai visage du colonialisme français aux couleurs du carnage, de la torture, de déportation, du viol…(Le Courrier d’Algérie-06.05.2010.)

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*TÉMOIGNAGES SUR LES MASSACRES DU 8 MAI 1945

«Ainsi fut la sauvagerie de la France coloniale»
  «Les soldats français ont tiré à vue sur ceux qui avaient le drapeau algérien à la main.»

Les massacres du 8 Mai 45 sont une tâche noire pour le passé colonial français, ont estimé les participants à la conférence organisée hier, au centre de presse d’El Moudjahid, à Alger. «La France doit avoir honte pour ses crimes en Algérie», a affirmé Amar Bentoumi, ancien moudjahid. C’est à la fin de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), plus exactement le 8 Mai 1945, que le peuple algérien sort dans la rue pour réclamer son indépendance. L’administration coloniale française répond par les armes et réprime cette revendication dans le sang. Dans son témoignage, Bentoumi raconte que «les soldats français ont tiré à vue sur ceux qui avaient le drapeau algérien à la main», «après, c’est tous les manifestants qui ont été ciblés sans distinction», a-t-il ajouté. Le conférencier raconte aussi que, «même des prisonniers de guerre allemands et italiens ont été armés pour faire la chasse aux Algériens», et de se demander: «Pourquoi le secret défense n’est pas encore levé sur cette page de l’histoire après 65 ans?» Des enseignants universitaires, étudiants et élèves de lycée ont pris part à cette conférence initiée par l’association nationale «Machaâl Echahid», en collaboration avec le quotidien El Moudjahid. De son côté, le Dr Chawki Mostefaï est revenu sur le drapeau national, brandi pour la première fois par les Algériens lors de ces manifestations: «A cette époque, nous n’avions pas l’idée d’un drapeau national, mais c’était juste pour lever un emblème différent du drapeau français»,a-t-il raconté. Ce dernier était en 1940 membre de la direction du Parti du peuple algérien (PPA), en tant que délégué du groupe des étudiants nationalistes, alors qu’il n’avait que 21 ans.Sétif, Oran, Annaba, Guelma sont entre autres, le théâtre des massacres du colonisateur français où plus de 45.000 Algériens ont été assassinés.Selon le Dr Mostefaï, «les événements du 8 Mai 1945 ont démontré l’impossibilité de négocier avec la France», a-t-il déclaré, avant d’ajouter: «C’était les prémices pour l’accélération de la lutte armée».
166 condamnations à mort ont été prononcées, dont 33 exécutées contre les manifestants, précise-t-on. Interrogé en marge de la conférence à propos de la demande d’excuses formulée par Alger, concernant les crimes de guerre commis par la France coloniale en Algérie, Mostefaï ironise: «Le jour où l’Etat français cessera d’exiger de la Turquie la reconnaissance du génocide arménien, ce jour-là nous remercierons la France pour ses crimes commis en Algérie.» Cette conférence intervient dans un contexte marqué par une grande polémique sur le projet de loi, actuellement bloqué au niveau de l’APN, relatif à la criminalisation du colonialisme. C’est dire que la génération de la guerre d’Algérie n’est pas prête à céder sur ce point.
Enfin, le conférencier a exhorté la nouvelle génération à se souvenir des atrocités que le peuple algérien a subi durant la période coloniale, «Ce pays n’est devenu indépendant qu’après des nombreux sacrifices et des souffrances, souvenez-vous»,a-t-il conclu. (L’Expression-06.05.2010.)

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* reconnaitre le génocide … Le juriste Nicole Dreyfus a plaidé, en cette fin de semaine dans la capitale française, lors d’un Colloque sur les massacres du 8 mai 1945 pour «un appel aux citoyens français afin de reconnaître et condamner les massacres datés de ce jour en Algérie et pousser les autorités françaises à reconnaître ces crimes». La juriste, avocate des moudjahidate Baya Hocine et Djouher Akrour, a indiqué que ce nouvel appel, après celui des 12, «permettra de créer un mouvement d’opinion» et «braquer les projecteurs sur ces massacres exécutés dès le premier jour de la fin du second conflit mondial». Aussi, l’appel de «la condamnation de la torture » pratiquée par certains durant la guerre d’Algérie, lancé le 31 octobre 2000, l’avocate a reconnu que «cette démarche», menée par 12 personnalités, historiens et juristes,»a permis, dans un contexte où la question de la guerre d’Algérie était un peu oubliée, d’intéresser même le grand public sur les crimes de torture perpétrés par les paras français ». L’intervenante a comparé les crimes colonialistes en Algérie aux crimes nazis. «C’est la même chose. Ces crimes reposent sur la même discrimination. Leurs auteurs utilisaient les mêmes moyens. Ce sont exactement des crimes similaires», a-t-elle soutenu. La juriste a, également, considéré que l’État français «doit reconnaître ses crimes et manifester sa repentance», tout en ajoutant que le mot repentance «n’est pas bien accepté par des gens qui pensent que ce vocable a une connotation spiritualiste. Ils préfèrent des mots qui ont une acceptation beaucoup plus intellectuelle». «Pour moi, le mot repentance ne dérive pas de la foi mais sous-entend une question morale. Je pense que pour les massacres du 8 mai 1945, il n’y a pas lieu d’extraire la morale dans la réprobation que nous manifestons. Il faut que l’État français reconnaisse la faute et manifeste sa repentance», a-t-elle expliqué. Par ailleurs, la juriste a évoqué l’impossibilité d’engager des actions judiciaires «même si les qualifications de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre existent» car, a-t-elle souligné, «ce sont des faits qui remontent à plus de 60 ans et que leurs auteurs ont disparus» et aussi pour le fait que «les statuts du tribunal de Nuremberg précisent que les poursuites doivent être faites pour les crimes perpétrés durant la deuxième guerre mondiale. Le 8 mai 1945 marque la fin de ce conflit». Jean-Louis Planche, historien, très au fait des événements du 8 mai 45 auxquels il a consacré une étude très recherchée, a parlé des massacres effroyables qui ont duré quatre mois. Il dira que «le 1er septembre 1945, un camion s’est présenté au cimetière civil de Constantine pour décharger des cadavres encore frais dans une fosse commune. Les massacres se sont poursuivis bien après le mois de mai», en citant des archives auxquelles il a eu accès. Cet éminent historien a, également, précisé que «ces massacres étaient connus de tous. Même, par les services secrets américains présents en force à Alger». «Le bureau d’Alger de l’OSS était le plus important poste après celui de Paris. Il y avait 77 officiers et agents sur place», a-t-il précisé. Enfin, ce Colloque, premier du genre pour la Ville de Paris et en France, a été une occasion pour de nombreux historiens, chercheurs, la communauté estudiantine… de se familiariser avec ce pan de l’Histoire commune. Pour Olivier Le Cour Grandmaison, initiateur de cette manifestation, il la considère comme «un enjeu de connaissance et de reconnaissance » et constitue «un premier pas politique, symboliquement important». (Le Courrier d’Algérie- 09.05.09.)

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* La main des milices….
Mardi 8 mai 1945, c’est jour de marché à Sétif. La foule afflue des différentes localités voisines. Les uns viennent pour faire des emplettes, les autres rallient Langar, un quartier du centre-ville où est implantée la mosquée de la Gare, rebaptisée en 1962, mosquée Abou Dher El-Ghiffari. C’était le lieu de regroupement et le point de départ de la manifestation pacifique des Algériens qui désiraient s’associer aux Alliés célébrant, ce jour-là, la fin de la Seconde Guerre mondiale. A 7h30, la tension est à son paroxysme, de ce côté de la ville, qui s’avère trop exigu pour contenir une marée humaine venant de partout. Face à ce déferlement, les organisateurs de la marche invitent les participants à déposer leurs « debbous » (cannes). Cette démarche est inconvenante pour les paysans qui ne veulent, dans un premier temps, rien savoir. Les initiateurs du mouvement ont dû user de beaucoup de diplomatie pour convaincre les paysans : « Des cannes, des couteaux et quatre fusils de chasse sont récupérés », révèle Lakhdar Taârabit, un des encadreurs de la manifestation qui insiste sur le caractère pacifique de la marche. « Les scouts étaient en tête. Si on savait que la manifestation allait tourner à la tragédie, aurions-nous exposé nos enfants au danger ? Aurions-nous placé des enfants âgés de six, huit et dix ans à la tête du cortège ? Aurions-nous désarmé nos militants et sympathisants ? » Il faut préciser que l’attroupement de milliers d’Algériens qui répondent présent à l’appel des AML (Amis du Manifeste et de la Liberté) et du PPA (Parti du peuple algérien) intrigue la police coloniale qui dégaine à la vue de l’emblème national. L’assassinat du jeune Saâl Bouzid a été le déclencheur de la tuerie. La réaction des « indigènes » ouvre la voie au carnage. Avant de perpétrer d’indescriptibles atrocités à Amoucha, Aïn Abassa, Beni Fouda, Aïn Roua, Beni Aziz, Aïn El Kébira et Bouandas, qui ont payé un lourd tribut, l’armée coloniale ayant instauré le couvre-feu et décrété l’état de siège à Sétif, distribue des armes aux colons qui forment des milices responsables de centaines d’exécutions sommaires.

Pris par une folie meurtrière qui marque encore les mémoires des survivants, des maisons sont saccagées, des femmes sont violées, des vieillards sont égorgés par des escadrons de la mort protégés par le silence et la complicité de l’armée coloniale laquelle achève la sale besogne. Des décennies après, la plaie est toujours ouverte. Chérif Mohamedi Lhadi, cet octogénaire qui conserve sa lucidité, évoque avec minutie les souffrances endurées : « Le soir du 8 mai, aux environs de 20 heures, la police s’invite chez moi pour m’arrêter. Avant d’être transféré vers le camp de concentration de la caserne de Sétif où étaient parqués dans d’abominables conditions plus de 10 000 prisonniers, la police me tortura pendant 12 jours. Toutes les méthodes adoptées par la Gestapo ont été pratiquées par Olivieri et ses acolytes qui m’ont soumis quatre jours durant aux atroces et insoutenables épreuves de l’électricité. Celles-ci furent appliquées sur mes organes génitaux. Je n’ai en outre pas échappé à la baignoire qui consiste à y introduire la tête dans une eau sale, au moment où le corps est plié par le biais d’un bâton de bois qui retient atrocement pieds et poignets. Contrairement à d’autres détenus, mes geôliers m’ont épargné de l’insoutenable examen de la bouteille sur laquelle on faisait asseoir les captifs, dont bon nombre n’avaient rien à voir avec l’action politique. N’ayant pas supporté l’horreur, de nombreuses victimes n’ont pas tenu le coup. En plus des persécutions et des supplices, les bourreaux nous ont privés de tout aliment durant les quatre premiers jours de détention. Ne pouvant résister à la torture avec un ventre creux, certains sont devenus fous. »

Notre interlocuteur, un des encadreurs de la marche et rédacteur des slogans consignés dans les banderoles brandies, le mardi sanglant, nous parle de l’horreur vécue des mois durant à la caserne : « Le soir, les prisonniers étaient regroupés à 400 dans une écurie aménagée pour une trentaine de mulets. Serrés les uns contre les autres, dormant accroupis, à même le sol. Les plus jeunes et les plus souples s’offraient les mangeoires, un « luxe » ! C’est dans une de ces écuries qu’un vieux retraité que tout le monde appelait à Sétif ‘‘sèrgene’’ (sergent) chevalier de la Légion d’honneur et Croix de guerre, est terrassé par le typhus. Ses états de service et décorations n’ont, en fin de compte, servi à rien. Il m’est impossible d’oublier le sacrifice de Khélifa Zaâboub, un brave d’El Eulma (ex-Saint Arnaud) qui a été torturé à mort des heures durant par un tortionnaire. Massacré, le vieux dont le corps est lacéré par plein d’ecchymoses, est jeté à moitié mort dans l’écurie aux environs de 19 heures. Le torturé qui rendit l’âme à 23 heures, avait perdu son dentier. Ses organes génitaux étaient abîmés par le courant électrique. La torture qui n’avait rien à envier au style des nazis, était dirigée par le capitaine Pierson, un ex-substitut du procureur de la République. »

Pour venger ses 101 morts et mater un peuple désarmé, affamé, vivotant de surcroît dans la misère, la France, chantre des droits de l’homme, s’appuie sur l’aviation, les blindés, l’artillerie qui ont pilonné, bombardé, pillé, brûlé et attaqué des villages et montagnes, où se sont réfugiés des squelettes achevés par le typhus. Pour l’illustration, plus de 6000 paysans sont regroupés à Beni Aziz où les miliciens fusillèrent plus de 700 citoyens. Portées disparues, le sort de 100 autres personnes demeure, 64 ans après, en suspens. Selon des rescapés, cette tuerie collective se faisait par groupes de vingt personnes. Avant la fusillade, les « condamnés » qui n’ont comparu devant aucune juridiction sont contraints de creuser les fosses des autres victimes. A Aïn El Kébira où plus de 600 indigènes ont été massacrés par les légionnaires et les Sénégalais, la répression a été sanglante. Des hameaux, tels Bourgazene, Beni Bezez et bien d’autres douars, sont rasés de la carte. Le cheptel de ces hameaux est volé. Les provisions des paysans sont soit brûlées, soit confisquées. Même les élèves du collège Eugène Albertini (lycée Mohamed Kerouani), qui ont osé prendre part à la marche, n’ont pas échappé à la persécution. Les Mostéfaï Séghir, Benmahmoud Mahmoud, Maïza Mohamed Tahar, Benzine Abdelhamid, Torche Mohamed, Kateb Yacine et Zériati Abdelkader, qui ont été déchus de leurs bourses, sont, à l’instar de leurs camarades Lamri Abderahmane, Khaled Khodja Boualem, Keddad Bakhouche, Lamériben Nacerdine, Djemmame Abderrezak, Ferrani Ouamar, Cherfaoui Mohamed, Abdeslem Belaïd, Taklit (tombé au champ d’honneur durant la glorieuse Révolution de Novembre 1954) et Yanat Boualem, frappés d’exclusion (décision N°3819-3821) des effectifs. En somme, l’horreur vécue durant les mois de mai et juin 1945 hante encore et toujours les esprits des survivants et de leurs descendants qui réclament réparation : « Que la France officielle reconnaisse sa responsabilité dans ce crime contre l’humanité car il a été perpétré par son armée qui a laissé faire les milices à l’origine des centaines d’exécutions sommaires. En plus de la repentance, nous exigeons réparation », dira Abdelhamid Salakdji, président de la Fondation du 8 Mai 1945 de Sétif qui n’oublie pas…(El Watan – 09.05.09.) 

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* Le défilé macabre … 

Alors que l’Europe célébrait en ce 8 mai 1945 la fin de la Seconde Guerre mondiale dans l’Algérie occupée, l’ordre colonial réprimait avec une violence inouïe des manifestations nationalistes. Dans les villes et provinces de l’Est algérien, à Sétif, Kherrata, Guelma, l’armée coloniale, appuyée par les services de police, de gendarmerie et par les milices des colons européens, s’est attelée 50 jours durant, à massacrer, méthodiquement, du « musulman ». Des milliers de morts, 45 000, selon des historiens, et autant de suppliciés. Le consul général américain à Alger parlera de 40 000 morts alors que l’association des Oulémas avance le chiffre de 80 000 morts. 64 ans après, le souvenir de cette furie vengeresse hante toujours la mémoire des Algériens. Ce vendredi, la mémoire tourmentée est de nouveau convoquée. Sétif, mardi 8 mai 1945. Jour de marché. Répondant à l’appel du Parti du peuple algérien (PPA) et des Amis du manifeste et de la liberté (AML), des milliers de manifestants défilent à travers les artères de la ville pour fêter la victoire des alliés, mais aussi et surtout, rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes. Les processions scandaient à tue-tête : « Vive l’Algérie libre et indépendante », « A bas le fascisme et le colonialisme » « Halte à la répression », « Libérez les détenus politiques »,« Libérez Messali »… Le leader nationaliste, Messali Hadj, avait été enlevé et déporté à Brazzaville une dizaine de jours avant les massacres, soit le 25 avril. Ancien scout, Mohamed El Hadi Chérif témoigne (propos recueillis par l’agence APS) : « Arrivé devant l’angle de la rue Clémenceau, face au Café de France, le cortège s’immobilisa à la vue du commissaire Olivieri, arme au poing. Ne pouvant supporter la vue du drapeau algérien (drapeau du PPA, ndlr), brandi en tête de la procession par le jeune Saâl Bouzid, le commissaire lui hurla de baisser son chiffon tout en tirant en l’air. Le jeune homme refusa et Olivieri l’abattit d’une balle au cœur, c’est comme ça que tout bascula ».

L’exécution froide du jeune scout déchaînera ensuite les enfers. A 13h, le couvre-feu est instauré et l’état de siège décrété à 20h. La répression s’organise. Une déferlante de violence barbare s’abattit sur les faubourgs de la ville et gagnera le monde rural. Témoin oculaire des évènements, Kateb Yacine écrit : « A Guelma, ma mère a perdu la mémoire (…) On voyait des cadavres partout, dans toutes les rues. La répression était aveugle ; c’était un grand massacre. » Dans la ville natale de l’écrivain, les arrestations et l’action des milices déclenchèrent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. L’historien Mohamed Harbi écrit dans un article publié dans Le Monde diplomatique (publié en mai 2005) : « Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles ». Pour l’historien, « La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945 ». « Les massacres du 8 Mai 1945 dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux lignes de clivage liées à la conquête coloniale », écrit-il.

Le séisme a eu pour effet la radicalisation du mouvement national. Une radicalisation qui se traduira, deux ans après, par la création de l’Organisation spéciale (OS) par le PPA-MTLD en 1947 et le déclenchement de la guerre d’indépendance le 1er novembre 1954. La reconnaissance officielle des crimes commis dans le Nord-Constantinois ne viendra que 60 ans après les faits. L’ex-ambassadeur de France à Alger, Bernard Bajolet, a qualifié « d’épouvantables massacres » ce qui s’était passé à Sétif, Guelma et Kherrata. « Ce déchaînement de folie meurtrière, dans lequel les autorités françaises de l’époque ont eu une très lourde responsabilité, a fait des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes, ainsi que des milliers de veuves et d’orphelins, même s’il ne faut pas oublier que plusieurs dizaines de civils européens ont également été assassinés au cours des affrontements. Ces journées, qui auraient dû être pour tous celles de la liberté retrouvée, de la fraternité redécouverte dans un combat commun et d’une égalité encore à bâtir, ont été celles de la haine, du deuil et de la douleur. Elles ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d’une tache indélébile », déclara-t-il lors de sa visite le 28 avril 2008 à l’université de Guelma.(El Watan)

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*  » Une voie originale pour tourner la page …Une «voie originale» pour tourner la «page noire» de l’histoire coloniale. C’est le message, au ton remarquablement modéré, du président Abdelaziz Bouteflika, à l’occasion de la commémoration des massacres du 8 mai 1945. Le contenu de la «voie originale» ne se devine pas. Le message a surtout désigné ce qu’elle n’est pas. Dans le texte, lu par Mohamed Ali Boughazi, conseiller à la présidence, le chef de l’Etat estime que «pour tourner définitivement cette page noire de l’histoire», il faudrait aux deux pays et aux deux peuples de trouver «ensemble» la voie originale qui permettra de «surmonter les traumatismes causés au peuple algérien par l’Etat colonial français», des traumatismes qui «continuent, souvent inconsciemment, à modeler nos consciences et nos manières d’agir». Difficile de deviner ce que pourrait être cette «voie originale». En l’état actuel des choses, les «offres» n’existent pas. Le président français, Nicolas Sarkozy, a d’ailleurs oeuvré, alors qu’il n’était que ministre de l’Intérieur, à se faire une image en insistant sur le refus de présenter des excuses pour les crimes coloniaux. «On ne peut pas demander aux fils de s’excuser des fautes de leurs pères», avait-il déclaré.  Comme en écho à ce thème, le message lu par Boughazi souligne que l’on ne peut «faire porter au peuple français tout entier la responsabilité des malheurs et des souffrances qu’en son nom le colonialisme français nous a imposés». Il reste donc à trouver la «voie originale» qui permettra également d’établir «entre l’Algérie et la France, entre le peuple algérien et le peuple français des rapports authentiques d’amitié sincère et véritable dans une coopération où chacun trouvera son intérêt et des raisons d’espérer dans l’avenir».
*Refus de laisser l’affaire aux historiens et aux sociétés civiles
Une ouverture française est improbable. Les ambassadeurs français Hubert Colin de la Verdière puis Bernard Bajolet ont fait des petits pas en qualifiant les massacres du 8 mai de «tragédie inexcusable» pour le premier et «d’épouvantables massacres» pour le second. Apparemment, Paris n’entend pas aller plus loin d’autant que le président Nicolas Sarkozy joue sur la fibre nationaliste pour occuper l’espace de l’extrême droite. Au cours de sa visite officielle en 2007, en qualité de président, Nicolas Sarkozy a admis que le «système colonial a été profondément injuste» sans pour autant accepter l’idée de présenter des excuses. Le texte du président Bouteflika ne donne aucun aperçu sur cette fameuse voie qui permettrait de surmonter le blocage. Par contre, s’il énonce de manière claire et sans surprise son rejet de la glorification du colonialisme, il rejette également l’idée qu’il faut s’en remettre aux historiens et aux sociétés civiles pour faire avancer les choses. «Les discours récents sur le caractère prétendument positif du colonialisme et les initiatives visant à laisser le soin aux historiens et aux sociétés civiles de reconstituer cette période de violence et d’atteinte aux droits et à la dignité du peuple algérien sont loin de contribuer à rétablir la vérité et à rendre justice à l’Algérie pour le mal que nous avons subi».
Si pour la glorification du fait colonial, la chose est entendue, le refus de s’en remettre aux historiens et aux sociétés civiles signifie que le contentieux est d’ordre politique et doit être traité au niveau des deux Etats. Si le président a relevé que la date du 8 mai 1945 «porte un témoignage accablant sur la nature du colonialisme, sa brutalité, son inhumanité, sa barbarie pour tout dire», le ton général du message reste beaucoup moins rude que celui des dernières années. La commémoration du 8 mai est «une occasion de renouveler notre condamnation de l’injustice et de la dérive de l’histoire que représente le colonialisme pour tous les peuples qui ont subi sa domination, elle ne comporte cependant aucun sentiment de vengeance ou de revanche».

*Mehri préconise une autre voie

Il reste qu’à quelques semaines d’une visite annoncée du chef de l’Etat en France, on n’a pas l’ombre d’une idée de cette voie originale qui paraît durablement obstruée. Côté français, on souligne qu’il n’existe pas pour le moment de présenter des excuses officielles. On attendra donc de connaître les idées des officiels algériens sur cette nouvelle approche. Apparemment, le président de l’Assemblée nationale, Abdelaziz Ziari, n’en sait pas plus et s’en tient à l’exigence de «repentance». «Il serait tout à l’honneur de la France et des Français de faire repentance sur tous les crimes dont a été responsable le colonialisme en Algérie et ailleurs», en estimant que cela «se fera un jour». Cette exigence de repentance n’est pas totalement partagée en Algérie. Ainsi, M. Abdelhamid Mehri estime que les Algériens n’ont nul besoin de la «repentance» qui ne résoudra pas, selon lui, les problèmes engendrés par 130 ans de colonialisme. Il estime par contre que la loi française d’octobre 1999 reconnaissant qu’il y a eu une guerre en Algérie ouvre la voie à demander des réparations à la France en vertu des lois internationales relatives aux situations de guerre.(Q.d’O.09.05.09.) 

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* Paris…Environ mille personnes ont manifesté à dans la capitale française pour exiger du président Nicols Sarkozy la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 dans bon nombre de villes algériennes dont Sétif Guelma et Kherata. Les manifestants qui ont répondu à l’appel du mouvement des républicains, une association comportant des français activants contre le racisme et l’esclavage. Ils ont sillonné les routes de paris portant une plaque portant : si nous sommes là, parce que vous étiez là bas. En signe à la responsabilité de l’état français de l’existence des ressortissants des pays que la France a investi sur les terres françaises. Parmi les manifestants figuraient des politiciens dont des membres du conseil français de sages dont Halima Boumediene qui a appelé paris à reconnaître les  tueries collectives   qu’elle a commis en algérie.Pour sa part, le président français Nicols Sarkozy a présenté ses salutations  aux anciennes  forces françaises dans lesquelles figurent des dizaines de milliers d’algériens recrutés de force et qui ont lutté contre les nazis. Le président  profitera de la commémoration du 64 ème anniversaire de victoire en Europe pour citer ceux que l’histoire n’a pas reconnu. Il citera les guerriers algériens et tunisiens dont le nombre s’élève à 55 mille recrues en plus des africains qui ont lutté pour la France.

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**Retour sur la cécité mentale du colonialisme …Le 8 mai 1945, tandis que la France coloniale fêtait sa victoire sur le nazisme, son armée massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Pendant que la répression d’algériens, avides de liberté, battait son plein, l’opinion métropolitaine avait la tête ailleurs du fait de la capitulation de l’Allemagne, le même jour. Le quotidien communiste L’Humanité assurait que les «émeutiers» étaient des sympathisants nazis !

La Deuxième guerre mondiale n’a pas été gagnée que par le sacrifice des soldats de l’US Army débarquant sur les plages normandes, en juin 1944. À l’instar de milliers de combattants civils, des milliers de combattants étrangers, notamment venus d’Afrique (du nord et centrale), ces soldats sont devenus une véritable chair à canon. Morts pour des patries qui pillaient les richesses naturelles de leur pays et surexploitaient la force de travail locale, ces combattants d’outre-Méditerranée furent directement oubliés en 1918 d’abord, en 1945 ensuite . Reconnaître ces soldats là aurait de fait donné lieu à l’obligation de reconnaître les injustices subies par les peuples des dites colonies européennes. Bachir Boumaza dira à se sujet : «On applique et on reconnaît le crime contre l’humanité à propos des juifs, mais pas aux Algériens, dont on oublie qu’ils sont des sémites (…) décoloniser l’histoire et situer la colonisation dans l’histoire de l’humanité, une tentative saine et correcte d’écrire l’histoire.» L’ancien président du sénat algérien ajoutera : «J’ai suivi le procès Barbie. Depuis 1830, l’Algérie a connu une multitude de Barbie»

Les archives parlent…
Le 15 mai 1945, le consul de suisse en Algérie adressait, a se sujet à son ministre deux rapports (1) dont un premier contenant des détails d’époque, on pouvait en effet y lire ceci : «Les attaques de Sétif, de Guelma et d’autres lieux, qui se déroulèrent le 8 mai, coûtèrent répète-t-on, une cinquantaine de vies européennes, et furent assez rapidement maîtrisées par une répression militaire et policière particulièrement violente. Des troupes furent déplacées en avion, et les mitrailleuses crachèrent avidement du ciel et de terre ; on parle de plusieurs milliers de morts et blessés parmi les Indigènes, c’est cependant sous toute réserve que je vous donne cette information, incontrôlable pour le moment, me réservant de revenir sur les causes et le bilan de ces émeutes dès que je possèderai des informations plus précises (…) Au moment du débarquement du 8 novembre 1941, les Anglais furent accueillis en Algérie avec beaucoup de réserve, pour ne pas dire plus, tandis que les Américains gagnèrent assez rapidement le coeur des masses. Puis, l’inconduite de trop nombreux Yankees leur a valu une progressive indifférence qui frise l’antipathie -accentuée d’ailleurs par les succès bien orchestrés des troupes françaises sur les théâtres d’opérations. Pendant ce temps, les froids, flegmatiques et suffisants Britanniques, mais combien plus gentlemen et consciencieux que leurs cousins d’Amérique, surent supplanter ces derniers et provoquer à leur profit les sympathies des populations tant françaises qu’Algeriennes de l’Afrique du Nord. Aujourd’hui, ces sympathies s’effritent à leur tour, sans retourner aux Américains. Mais, il est aussi juste de relever que les Anglais restés ici accentuent désormais leur réserve et même, parfois, leur mépris à l’égard de leurs alliés français. Ça se sent et ça s’entend trop souvent…» De son côté le consul général américain à Alger de l’époque a établi le nombre de victimes algériennes par la sanglante répression de l’armée d’occupation française à 45 000. Célébration incongrue du 8 mai 1945 en France !!! La Seconde Guerre mondiale se termine officiellement en Europe le 8 mai 1945, à 23h01, au lendemain de la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie (capitulation signée le 7 mai à Reims). Côté vainqueurs, l’acte de capitulation est signé par le général Walter Bedell-Smith, chef d’étatmajor du général Eisenhower, commandant suprême des Alliés, et le général soviétique Ivan Sousloparov. Le général français François Sevez, chef d’état-major du général de Gaulle, est invité à le contresigner à la fin de la cérémonie en qualité de simple témoin. La cessation des combats est fixée au lendemain 8 mai, à 23h 01 (mais certaines troupes allemandes résisteront au-delà de cette date). les chefs d’État et de gouvernement alliés, dont le général de Gaulle, annoncaient simultanément sur les radios la cessation officielle des hostilités en Europe. Aux États-Unis, l’annonce de la victoire revient au président Harry Truman, son prédécesseur Franklin Roosevelt étant mort d’épuisement et de maladie le mois précédent, le 14 avril 1945. Charles de Gaulle avait convaincu Winston Churchill d’accorder une place à son gouvernement, lors de la signature de la capitulation allemande, aux côtés de l’Angleterre, des États- Unis et de l’URSS, bien que la France se fût officiellement retirée de la guerre avec l’armistice du 22 juin 1940 . En 1981, le 8 mai est redevenu férié en France …. L’attention portée à cette célébration paraît d’autant plus incongrue que le 8 mai 1945 est aussi marqué par la répression sanglante et sans équivalent de Sétif. La France est donc depuis 1981, le seul pays qui commémore par un jour férié et chômé le 8 mai 1945, fin de la guerre en Europe ! car ni les Anglais, ni les Américains ne chôment le 8 mai bien qu’ils aient les meilleures raisons du monde de commémorer cet anniversaire. (2)

«S’il n’y a pas de corps, il n’y a pas de victimes à recenser»
Le chef du gouvernement français provisoire, le général de Gaulle, ordonne l’intervention de l’armée sous le commandement du général Duval dans une répression violente contre la population musulmane. La marine y participe avec son artillerie, ainsi que l’aviation. Le général Duval rassemble toutes les troupes disponibles, soit deux mille hommes. Ces troupes viennent de la Légion étrangère, des tabors marocains qui se trouvaient à Oran en passe d’être démobilisés et qui protestent contre cette augmentation de service imprévue, une compagnie de réserve de tirailleurs. La répression, menée par l’armée et ses milices, est d’une incroyable violence : exécutions sommaires, massacres de civils, bombardements de mechtas. Deux croiseurs, le Triomphant et le Duguay-Trouin, tirent plus de 800 coups de canon depuis la rade de Bougie sur la région de Sétif. L’aviation bombarde et rase complètement plusieurs agglomérations kabyles. Une cinquantaine de mechtas sont incendiées. Les automitrailleuses font leur apparition dans les villages et elles tirent à distance sur les populations. Les blindés sont relayés par les militaires arrivés en convois sur les lieux. À l’image d’une milice de 200 personnes qui se forme à Guelma sous l’impulsion du sous-préfet André Achinais qui distribue toutes les armes disponibles, soit les 60 fusils de guerre qui équipaient les tirailleurs et se livre à une véritable chasse aux «émeutiers». Pendant deux mois, l’Est de l’Algérie connaît un déchaînement de folie meurtrière. De nombreux corps ne peuvent être enterrés, ils sont jetés dans les puits et dans les gorges de Kherrata. Des miliciens utilisent les fours à chaux pour faire disparaître des cadavres. Un témoin du massacre qui habitait à quelques centaines de mètres du four à chaux décrit l’insupportable odeur de chair brûlée et l’incessant va-et-vient des camions venant décharger les cadavres, qui brûlaient ensuite en dégageant une fumée bleuâtre. Les auteurs de cette épuration décidèrent de réemployer les «techniques» que les nazis allemands avaient utilisées dans les camps de la mort. Ils brûlèrent les corps dans des fours selon la logique voulant que «s’il n’y a pas de corps il n’y a pas de victimes à recenser». L’ histoire n’en retiendra rien, le négationnisme étant pour les autres. Un bachagha travaillant pour l’administration française expliqua dans les colonnes d’un journal de l’époque : «Jamais, tant que je vivrai, je n’oublierai le souvenir de ces viols, ces incendies, de ces canons, des ces mitrailleuses, de ces troupes, l’arme au pied, amassées aux abords du village et dans le village, de ces arrestations, de ces exécutions massives, de ces délations de fellahs terrorisés…» (3) Pendant de longs mois, les Algériens musulmans qui, dans les campagnes, se déplaçaient le long des routes continuèrent à fuir pour se mettre à l’abri, au bruit de chaque voiture. L’historien algérien Boucif Mekhaled, raconte : «(À Kef El-Boumba), j’ai vu des Français faire descendre d’un camion cinq personnes les mains ligotées, les mettre sur la route, les arroser d’essence avant de les brûler vivants». Un massacre sans précèdent qui se produisait au moment ou des défilés officiels étaient organisés en Algérie même pour célébrer la capitulation allemande et la fin de la guerre. (4)

Sortir des oubliettes du non-dit
Le 15 juin 2000 dans un discours prononçé dans les murs de l’Assemblée nationale française, le Président Bouteflika suggérait un acte de repentance à la France il dira : «De vénérables institutions, comme l’Eglise, des États aussi anciens que le vôtre n’hésitent pas, aujourd’hui, à confesser les erreurs et les crimes qui ont, à un moment ou à un autre, terni leur passé. Que vous ressortiez des oubliettes du non-dit la guerre d’Algérie, en la désignant par son nom, ou que vos institutions éducatives s’efforcent de rectifier, dans les manuels scolaires, l’image parfois déformée de certains épisodes de la colonisation, représente un pas important dans l’oeuvre de vérité que vous avez entreprise, pour le plus grand bien de la connaissance historique et de la cause de l’équité entre les hommes» Le 27 février 2005, le discours prononcé à Sétif par l’ambassadeur de France moins d’une semaine après le vote d’une loi mémorielle favorable à la mémoire des Français et des Français musulmans d’Algérie affichait les paradoxes et les tiraillements politiques au sommet, Hubert Colin de Verdiére déclarait: “Je me dois d’évoquer une tragédie qui a particulièrement endeuillé votre région. Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, il y aura bientôt soixante ans : une tragédie inexcusable”. La loi du 23 février 2005 suscita une incontestable condamnation tant du côté algérien que dans certains cercles politiques de l’hexagone, le texte de loi indiquait que : « Les programmes de recherches universitaires accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. » Voici en clair une loi qui impose un mensonge officiel sur des crimes et des massacres allant jusqu’au génocide, une loi qui impose une histoire officielle unilatérale et qui représente une cécité mentale.

Retour sur l’expression d’une volonté algérienne…
Dans un éditorial daté du 10 août 2004, le quotidien français Le Monde rappelait «que la plupart de ces soldats de l’armée d’Afrique étaient nord-africains ou d’Afrique noire et qu’ils ont, par dizaines de milliers, donné leur vie pour une patrie qui n’était pas vraiment la leur. Car, une fois rentrés au pays, les tirailleurs algériens qui avaient connu l’égalité devant la mort sur les champs de bataille ont compris, notamment en mai 1945 à Sétif, qu’ils ne seraient pas des égaux dans la société coloniale française » Ainsi, pour célébrer la victoire des Alliés, le 8 mai 1945 au matin, les nationalistes Algériens organisèrent des manifestations dans de nombreuses villes du pays : à Blida, Berrouaghia, Sidi Bel Abbès, Saïda, Annaba ou Jijel. Dans ces deux dernières villes, les Algériens sortirent des drapeaux et des banderoles sur lesquels il était inscrit : «Vive l’Algérie indépendante», «À bas le colonialisme», «Libérer Messali». Face à cette manifestation de nationalisme algérien la police intervint et des coups de feu furent tirés. À Guelma, la police voulut disperser les manifestants du cortège musulmans. À Sétif, il y avait environ 10 000 personnes présentes, dont environ 200 membres des Scouts Musulmans Algériens [SMA] qui ouvraient la marche. Les manifestants déployèrent des pancartes, proclamant notamment « Vive l’Algérie libre et indépendante » ou « À bas le fascisme et le colonialisme ». Au cours de la manifestation un drapeau aux couleurs algériennes fut déployé. Voyant ce drapeau et ces banderoles, la police chercha à s’en saisir. Les manifestants refusèrent. En réponse, des rafales de mitraillette furent tirées par un policier français. La manifestation tourna à l’émeute. À 13 heures le couvre-feu était instauré et à 20 heures l’état de siège était décrété. L’armée, la police et la gendarmerie sillonnèrent les quartiers arabes et les douars de la région. Des armes étaient distribuées aux colons européens qui se constituèrent en milices. Selon le grand historien algérien, Mahfoud Kaddache, «tous les Européens, quelque soit leur tendance politique se regroupaient face au danger arabe […] elle [la milice] se livra à des représailles contre la population musulmane et à des exécutions sommaires de suspects, de militants des AML, du PPA, des Oulémas et des Scouts musulmans algériens » (5) Dans un tract distribué le 25 juin 1945 dans la région d’Alger, le PPA affirmait : «le Peuple algérien vient de vivre l’épisode le plus dramatique et le plus sanglant de sa lutte plus que séculaire contre l’Impérialisme le plus rapace, le plus tyrannique, le plus abhorré. […] Les journées du 1er et du 8 mai sont désormais inscrites en lettres de sang dans l’histoire de notre grand combat pour la libération de la Patrie algérienne. 500 000 de nos frères, calmes, dignes, mais farouchement résolus, ont parcouru les rues de nos villes au mépris des mitrailles, galvanisés par une foi indomptable en l’idéal de Libération Nationale». (6)

La France sauvée par ses colonies
Dans un discours commémoratif à Sétif le chef d’État dira : « Les massacres du 8 mai 1945 étaient-ils la récompense des Algériens pour avoir défendu héroïquement la France (…) ? Qui ne se souvient des fours de la honte installés par l’occupant dans la région de Guelma (…) ? Ces fours étaient identiques aux fours crématoires des nazis » En mars 1940, selon le ministère de la Guerre, 10 000 militaires indochinois se trouvent en France même, aux côtés de 10 000 Malgaches et de 68 500 soldats de l’Afrique noire. Les troupes d’Afrique du Nord atteignaient à la même date 340 000 hommes, presque quatre fois plus ! C’est dire l’importance déjà toute particulière de l’engagement des «musulmans» (tels qu’on les appelait). Les troupes d’outre-mer venues combattre en France, du mois de septembre 1939 à juin 1940, se subdivisent en deux branches : les divisions d’infanterie nordafricaines (DINA), et les divisions d’infanterie d’Afrique (DIA).C’est l’armée d’Afrique qui supporte le poids des premières opérations. Fournissant l’essentiel de l’infanterie, mais disposant d’un matériel encore insuffisant, elle subit de très lourdes pertes : de novembre 1942 à mai 1943, pour un effectif de 80 000 hommes, 5 187 tués (dont 3 458 Nord-africains) et 7 343 blessés (dont 4 900 Nord-africains). À la veille du débarquement de Provence d’août 1944, l’effectif global de l’ensemble de l’armée de terre française est de quelque 550 000 hommes. On y trouve réunis les contingents de l’Afrique noire (80 000), et enfin plus de 400 000 hommes originaires de Tunisie, d’Algérie et du Maroc. Pour être plus précis en ce qui concerne l’Afrique du Nord, au 1er novembre 1944, on décompte, en reprenant la terminologie de l’époque, 176 000 « Français » sous les drapeaux, et 233 000 « musulmans ». Une majorité de ces hommes est issue de la conscription : appelés et rappelés forment 72 % du total des Français recrutés et 54 % des Maghrébins. Le 16 août 1944, les troupes coloniales débarquent sur la plage de Cavalaire ; elles y retrouvent les soldats de l’armée d’Afrique, dont une partie a été ramenée directement d’Italie. Sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, ces soldats qui, avec les Alliés, s’emparent des plages de Provence pour ouvrir un deuxième front, après celui de Normandie, vont jouer un rôle essentiel, en bousculant la défense allemande à Hyères, dans l’île de Porquerolles, la presqu’île de Giens, à Solliès-Pont, et devant Toulon, puis devant Marseille. La France venait de se faire affranchir par ses colonies, lesquelles se sont finalement, par la force de leur martyr, à leur tour libérées ! – Le Courrier d’Algérie .10.05.09.)

Références :
(1)Les deux documents sont consultables sous forme d’image, au format PDF, sur le site Internet des Documents Diplomatiques Suisses
(2) «8 mai 1945 Fin de la guerre en Europe», André Larané
(3) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, Tome II, 1939-1951, op. cit. page 664
(4)http://www.pcfbassin.fr/FichiersPDF/Histoire le 8 mai 45
(5) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, Tome II, 1939-1951
(6) http://oumma.com/Le-8-mai-1945-dans-le- Nord
(7) «es oubliés de la Libération , Benjamin Stora

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*LE GÉNOCIDE DU 8 MAI 1945.

Le silence assourdissant des historiens

La commémoration de ce 61e anniversaire des massacres du 8 mai 1945 revêt un caractère spécifique, au regard du retour en bataille de l’histoire coloniale convoquée de façon contradictoire, par les politiques d’Algérie et d’outre-mer. A la une depuis 1990 les « événements », les « massacres », le « génocide du 8 mai 1945 » et depuis peu « crimes de masses » ont connu une accélération en mai 2000, avant de s’emballer suite à la promulgation de la loi française 2005/158 du 23 février 2005 portant « rôle positif de la présence française outre-mer notamment en Afrique du Nord » (art.4). Alors que les politiques des deux rives débattent, par médias interposés, du colonialisme et de ses retombées sur l’histoire des peuples et de l’humanité ; alors que les historiens français ont été les premiers à monter au créneau pour dénoncer la pollution par voie législative d’une discipline qui vise à s’entre-déchirer, les historiens de l’Algérie, en hibernation depuis longtemps déjà sur nombres de questions, ne semblent pas interpellés par l’origine même de la crise politique qui secoue l’ancien département français colonisé à l’ex-métropole. Il ne faut pas être spécialiste pour se rendre compte que la recherche historique, ou plus précisément, la réflexion dans le domaine de l’histoire de l’Algérie d’une manière générale et plus particulièrement dans sa tranche 1926-1962, n’est plus le propre de l’université. Au lieu d’être scientifiquement à l’avant-garde, nous ne sommes même pas à la traîne d’un discours politique qui a su redonner un sens et une fonction à une discipline jusque-là instrumentalisée à outrance et marginalisée au possible. Bien sûr qu’il n’échoît pas aux politiques, les mieux intentionnés fussent-ils, de faire l’histoire et encore moins d’en fixer le statut. Faudrait-il encore que les universitaires concernés puissent répondre à la question clef :« L’histoire pourquoi faire ? ».

Vassaliser l’histoire à défaut d’exterminer les « musulmans »

Dès l’instant où les Algériens n’ont pas accepté la présence sur leur sol d’une armée d’occupation, ils sont entrés en résistance. Très vite, ils découvrirent que cette armée ne véhiculait pas seulement des fusils et des canons, mais plus dangereux encore, une idéologie. L’occupation du sol, l’extermination de tribus ou de fractions de tribus, les nouveaux plans d’urbanisation d’Alger qui entraînèrent la démolition d’édifices culturels et religieux, la codification de la chari’a et « l’islamisation de la loi française » (1896) sans parler bien sûr du sénatus-consulte (14 juillet 1865) et du statut de peuplement de la colonie devenue, suite à l’ordonnance royale du 22 juillet 1834, « possession française » etc., signifiaient clairement que le colonialisme s’en prenait à l’essence même de la culture de l’Algérie, c’est-à-dire à son âme. La France coloniale, ne pouvant annexer définitivement l’Algérie, cherchera à vassaliser son histoire après avoir mis sa mémoire sous embargo depuis le rapt des archives algériennes entre 1961 et 1962. Les massacres des mois de mai-juin 1945 en Algérie plongent leurs racines dans une double histoire : celle d’une France divisée, déchirée, occupée par le IIIe Reich puis libérée avec le concours des colonisés dont les Tirailleurs Algériens et celle d’une Algérie occupée plus d’un siècle plus tôt par cette même France. Le désir de liberté était vécu avec la même intensité par les peuples français et algérien en guerre contre le fascisme et le nazisme. « La raison d’Etat », symbolisée par l’homme du 18 juin 1940, armera la main de la milice coloniale transformant ainsi des villes et villages de l’Est algérien, en une multitude d’Oradour-sur-Glane. Avant même d’être libérée mais sur le point de l’être, la France combattante avait fait entendre que la « liberté » n’était pas un bien en partage. C’était et ce devait être une notion « impériale », restrictive et inextensible. La France libérée du joug nazi confirmera ainsi qu’elle n’était que la continuité de l’autre France, la France coloniale. De Gaulle qui avait communiqué au général Henry Martin (1944) que l’Empire était désormais « le plus vulnérable » en Afrique, l’instruit fermement en ces termes : « Prenez garde qu’au moment où nous libérons Paris, Alger nous échappe ». Ce réservoir inépuisable de vies humaines, que constituait pour elle l’Empire, avait pour tâche exclusive de servir la liberté de la France et des colonies, pas pour s’en servir pour reconstruire et forger l’avenir des peuples soumis par l’alcool et par les armes à feu. Alger, qui avait cessé d’être la capitale (1943-1944) de la France en guerre contre l’Allemagne, allait devoir faire face à une autre guerre livrée cette fois contre des civils sans armes. L’adversité a vite fait de changer de camp. L’Allemagne nazie n’était plus à l’ordre du jour et l’humiliation n’était plus l’armistice. « La rupture identitaire du PPA » était en cette veille de la libération de Paris, la préoccupation majeure de de Gaulle et le souci stratégique du général responsable du 19e corps d’armée. Les « arabophones » d’Algérie ne pouvaient trouver meilleur commandant en dehors du général de Gaulle parti en croisade contre ceux qui cherchaient à affaiblir la France en revendiquant l’autonomie. La guerre, qui sera faite aux Algériens insurgés, sera totale et sans merci. Elle mobilisera toutes les forces françaises disponibles en Algérie, en Tunisie, au Maroc et même celles de métropole et d’Allemagne. 40 000 hommes seront opérationnels, sans compter la gendarmerie, la Légion étrangère, la police d’Etat, les forces supplétives, les gardes champêtres et les gardes forestiers. Des bombes de fabrication britannique, destinées aux troupes allemandes conçues sur le modèle des futures bombes à fragmentation, ainsi que des bombes produites dans les usines d’armement américaines, seront larguées sur les populations civiles. Des bidonvilles entiers à Guelma, Sétif, Annaba etc. ont été rasés. La reconstitution des archives militaires fait état de la disparition de familles entières à Kherrata. Plus meurtrières que l’armée, les milices urbaines ont été évaluées à 3000 hommes dont « 800 fusils de guerre » pour Guelma seulement. Fraîchement débarqué dans cette petite ville qui vivait jusque-là dans une paisible quiétude, le général Maurice Schmidt, à l’époque officier supérieur, notera que ces miliciens faisaient « un emploi affreux de leurs armes ». Même là où aucune action subversive n’avait été mentionnée, comme à Bordj Bou Arréredj, la milice faisait le vide autour d’elle en tirant sur tout ce qui lui paraissait suspect. Les miliciens « se laissent même photographier pour la postérité » rapporte la littérature historique coloniale. Le 19e Corps d’armée, pétainiste la veille, veillera sur la sacro-sainte alliance partis de gauche – de Gaulle. « Quoiqu’il soit évidemment regrettable de « faire la guerre », alors que le « cessez-le-feu » a sonné en Europe, ces événements ont permis de voir que la Marine, tant à bord qu’à terre, n’avait rien perdu de ses belles qualités de combativité, de discipline et de moral élevé ». (in « Rapport du contre-amiral Amanrich, commandant la Marine à Alger sur la participation de la Marine aux opérations de rétablissement de l’ordre », SHAT, p.344.). L’arsenal militaire français, mobilisé contre l’Allemagne nazie, va servir à donner la mort à ceux qui ont envoyé leurs enfants à Monte Cassino en Italie où leur courage et leur détermination arrachèrent la victoire aux forces italiennes et allemandes. La France libérée sèmera la mort par terre, air, mer parmi les populations démunies des douars et les milliers de personnes qui erraient dans les montagnes fuyant l’armée et la milice coloniales. Cette guerre contre des montagnards, qui auraient assiégé Guelma par exemple – ce que démentent les archives – avait été préparée minutieusement et froidement. Dès le 13 février 1945, un « exercice sur carte en cas de troubles » avait eu lieu à Alger.

Le crématorium Lepori

Alors que le SS Adolf Eichmann ait été enlevé en Argentine pour être exécuté en 1962, le secrétaire général du Gouvernement général d’Alger, Pierre-René Gazagne, le préfet de Constantine, Lestrade Carbonnel, le commandant du 19e Corps d’armée, le général Henry Martin, le commandant de la division de Constantine, le général Raymond Duval, le colonel Georges Bourdila, le commandant Gobillot à Sétif ne furent jamais inquiétés. André Achiary, sous-préfet de Guelma, ancien commissaire de police, converti en la circonstance en superviseur de la milice coloniale qu’il venait d’armer en mars 1945 de fusils puisés dans les stocks de la gendarmerie de la ville, mourut en chef exilé de l’OAS dans son lit à Madrid en 1983. Après s’être fait la main sur les communistes – entre autres sur des filles- et sur les gaullistes, il donnera après sa conversion politique, la pleine mesure de son savoir-faire en matière de torture, de répression et d’organisation des escadrons de la mort qui s’étaient offert le luxe de mettre en place une cour martiale. Dans le « four crématoire Lepori » ; du nom du colon propriétaire des fours à chaux à Héliopolis, « pendant dix jours, on brûla sans discontinuer » pour dissimuler toutes traces des cadavres sommairement fusillés ; parce que, d’une part les chaleurs de juin accéléraient la décomposition des cadavres qui jonchaient toute une partie des terrains situés derrière les remparts, d’autre part il ne fallait pas que le ministre de l’Intérieur Adrien Tixier voit cela. L’histoire olfactive rapporte que « l’odeur à la ronde était insupportable ». En Allemagne « le chemin de la croix gammée conduisait directement aux fours ardents d’Auschwitz ». A Guelma le « camion tragique de la mort », conduisait les prisonniers de la caserne, de la gendarmerie et des autres prisons qui avaient fleuri dans la ville européenne, vers Héliopolis. L’odeur de la chair humaine brûlée – toujours la même – flotte encore et flottera pour l’éternité sur Guelma, comme elle flotte depuis 1942-1943 sur Auschwitz, Dantzig, Sobibor, Belzec ou Treblinka… Bien que les victimes des massacres des mois de mai-juin 1945 commis à Sétif, Kherrata, Guelma, Jijel, Annaba, Saïda etc…, soient des civils, c’est-à-dire des hommes et des femmes sans armes, tombés sous les balles de l’armée d’occupation sous les ordres des généraux Duval et Martin, elles seront exclues grâce au silence complice des autres alliés, du bénéfice du statut de victimes des crimes contre l’humanité pourtant clairement définis par la Charte du 8 août 1945. Les indigènes, comme « les Noirs n’étant pas complètement des hommes, les droits de l’homme ne peuvent s’appliquer à eux ».

Le parjure continue

Morts pour avoir « troublé l’ordre », ces martyrs de l’avant 1er novembre 1954 vont, près d’un demi-siècle après la restauration de l’indépendance nationale, faire l’objet d’un double parjure. Il y a eu d’abord ce discours du président français Jacques Chirac au Palais des Nations (4 mars 2003) dans lequel il disait son « émotion » de voir les parlementaires algériens l’« accueillir au Palais des Nations, à quelques kilomètres de cette baie de Sidi Ferruch où, il y a 173 ans, a commencé la présence française ». L’Algérie de l’ALN lui donnera une double accolade, fraternellement appuyée par une assistance des plus officielles qui applaudissait debout cette volonté de la France venue dire sa volonté « de développer avec l’Algérie une même vision de l’avenir, une même ambition pour le monde de demain, une même volonté de créer un partenariat d’exception entre (les) deux pays ». Dans l’euphorie débordante des grands jours, accentuée par la solennité du lieu, la toute petite phrase assassine est passée inaperçue. Il est vrai que l’hôte de marque de l’Algérie avait été accueilli avec un enthousiasme démesuré. Le peuple en liesse et avec lui la classe politique ne s’étaient pas rendus compte que la partie la plus vive et la plus sensible de l’histoire de l’Algérie venait de faire, subrepticement, l’objet d’une véritable OPA. Il y eut ensuite le vote par l’Assemblée nationale française de la loi 2005/158 du 23 février 2005, suivie à quatre jours d’intervalle, par l’historique déclaration de son Excellence l’ambassadeur de France en Algérie, faite devant un parterre d’étudiants et d’enseignants de rang magistral à l’université Ferhat Abbas de Sétif. Les médias et l’opinion publique n’ont retenu que ce qu’a voulu son Excellence l’ambassadeur qu’ils retiennent. La communication n’est-elle pas l’art de faire croire ?

L’incapable césure

Le Parti algérien, fondé en 1895 par des colons qui aspiraient à faire de l’Algérie une nouvelle Amérique française ou encore une Rhodésie au sud de la métropole, était plus qu’une politique, c’était une philosophie. A bien réfléchir, ce n’est pas la loi 2005/158 qui pose problème, mais les mécanismes invisibles d’une pensée en continuité incapable de césure confondant occupation, colonialisme, nostalgie et histoire. « L’Algérie française » n’est pas née avec l’organisation terroriste OAS. Elle n’est pas morte non plus avec la restauration de l’Etat algérien, dont l’existence historique a été contestée par le général président de Gaulle en personne en 1959. En ordonnant au général Henry Martin avant même sa nomination à la tête du 19e Corps d’armée, puis au gouverneur général d’Algérie, Yves Chataigneau, les 14 août 1944 et 12 mai 1945, d’« affirmer publiquement la volonté de la France victorieuse de ne laisser porter aucune atteinte à la souveraineté française sur l’Algérie », la France s’est rendue coupable, par la voix de son chef suprême le général de Gaulle, de crime avec préméditation commis sur une population sans arme. Il faudrait remonter le long cours de l’histoire coloniale en Algérie pour comprendre que le général s’était inscrit dans la continuité de la conquête, par l’extermination des opposants au système colonial. Le 8 mai 1945 n’est que la réédition du massacre des Aoufia par le Duc de Rovigo le 6 avril 1832, l’emmurement de la tribu Sbih (ou Sbéa) dans la vallée du Cheliff par le colonel Cavaignac en 1844, des enfumades de la tribu des Ouleds Riah dans le Dahra par le colonel Pélissier, le 11 juin 1845. 800 à 1000 « gredins » (in. Bugeaud) réduits à l’état de « bouillie humaine » écrira avec fierté Pélissier . Les comités de salut public, les cours martiales et le couvre-feu réactualisèrent « le marché noir de la mort » très florissant en ce printemps de l’année 1945, dans le quadrilatère Bougie-Sétif-Kherrata-Guelma. Les fosses communes des SAS et de l’armée, qui se comptent par centaines à travers toute l’Algérie, sont l’expression d’une pratique génocidaire inachevée en partage entre les politiques, les militaires et la milice coloniale. La dissimulation des traces des cadavres abattus froidement par « ces fils d’Hitler » dans le « four crématoire Lepori » n’est pas sans rappeler l’« opération spéciale 1005 » que l’autre criminel de guerre le Reichsfürer-SS et chef de la police allemande Heinrich Himmler, avait mis au point dès 1942 pour faire disparaître par incinération les cadavres des prisonniers juifs et russes qui gisaient au fond des fosses communes. Comme « le Standartenfürer- S.S. Blobel qui avait reçu instruction de ne tenir aucune correspondance à ce sujet », le chef de la milice guelmoise, André Achiary, aurait sûrement lui aussi été destinataire de la même instruction verbale. La visite incognito dans la nuit du 11-12 juin 1945, du préfet Lestrade-Carbonnel, venu en éclaireur, pour préparer la visite du ministre de l’Intérieur Adrien Tixier le 26 juin 1945, n’avait d’autre but que de « déterrer au plus tôt les cadavres et les faire disparaître » dans la nuit noire de la terreur blanche. Inutile donc de questionner des archives qui, de toute évidence, même si elles existaient, ne seraient pas rendues publiques.

Rôle positif du Nazisme ?

La France, comme les USA, exerce depuis quelques années de fortes pressions sur la Turquie pour qu’elle reconnaisse sa culpabilité en Arménie en 1915. La logique et l’histoire auraient voulu que la France, qui se dit attachée aux valeurs universelles, montre le chemin en reconnaissant ses propres crimes en Algérie et qu’elle pousse plus loin son raisonnement en répondant à la question inimaginable jusqu’au 23 février 2005 : « Peut-on parler de rôle positif du nazisme ? Aurait-il fallu pour en juger, que Paris et la France soient occupés pendant 132 années ?! » Les peuples libres d’Europe et les Alliés fortement appuyés par l’armée d’Afrique dont les Tirailleurs Algériens, ont fait front contre le nazisme et le fascisme. Aucune puissance n’a fait alliance avec les résistants pour s’opposer au colonialisme en Afrique, au Mechreq, en Asie, ou à Madagascar. Le temps de l’Europe et maintenant des Etats-Unis d’Amérique, n’est pas celui du reste du monde. Pour avoir subi le nazisme durant quatre terribles années, les Français, jaloux de leur liberté, avaient répondu par la résistance. Les manuels d’histoire (Vuibert, annales bac, 1998,) qualifient à juste titre la domination de l’Europe par l’Allemagne hitlérienne « de domination de la barbarie nazie ». L’« atroce épreuve commencée au printemps 1939 » a laissé de profondes traces dans le corps d’une Europe déchirée et meurtrie. Aux « affrontements idéologiques et moraux sans précédent » s’ajoutent « un désastre démographique et un désastre moral ». Le jugement des crimes nazis par le Tribunal international de Nuremberg entre novembre 1945 et octobre 1946, ainsi que la nouvelle notion de crime contre l’humanité considérée comme imprescriptible, sont les conséquences historiques immédiates et pérennes du nazisme qui inspirera au nom de « la raison d’Etat », bien avant et très longtemps après le 8 mai 1945, ceux qui à Alger ou Paris avaient en charge la colonie et l’Empire. A l’inverse, c’est au nom d’une conception partagée de la liberté que de nombreux Français de France et Européens d’Algérie soutiendront, au détriment de leur propre liberté et de leur vie, le peuple algérien qui n’a eu d’autre recours que celui des armes pour se libérer du colonialisme. C’est pourquoi aussi la demande d’abrogation de la loi du 23 février 2005 a mobilisé plusieurs centaines de Français. Les peuples se reconnaissent dans ce qu’ils ont de fondamental et de commun : leur liberté et leur dignité. Le reste n’est que pure politique politicienne, au mieux un va-t-en- guerre électoraliste.

Le mot de la fin ?

La guerre est une injustice. Mais plus grande encore est l’injustice des institutions nées après les guerres pour perpétuer, malgré le silence des armes, la domination du plus fort. Quelle différence y a-t-il entre nazisme et colonialisme ?! La sélection des races par l’élimination a commencé dans les colonies espagnoles et françaises. Des millions de personnes ont été massacrées pour la couleur de leur peau, de leur langue et de leur religion ; en un mot, pour leur culture. C’est la définition même du génocide que nos collègues français récusent dans le cas de l’Algérie. Des Algériens ont massacré entre le 8 et le 11 mai 108 Européens. Des miliciens ont fusillé, massacré, froidement des milliers d’Algériens par vengeance, par haine, par racisme. Il fallait que les indigènes courbent l’échine, « qu’ils rampent comme des chiens », qu’ils ne relèvent plus la tête. Il fallait les mâter. Je vous couvre, avait dit le préfet de Constantine Lestrade-Carbonnel le 8 mai au sous-préfet Achiary. C’est exactement ce que dira le préfet de police Maurice Papon à ses policiers le 17 octobre 1961. Le discours du représentant de l’Etat français à Constantine a blanchi les miliciens de mai : c’était « un abîme d’incompréhension entre les communautés » dira-t-il. La loi 2005/158 n’est autre que la légalisation des horreurs coloniales en Algérie. La notion de crime contre l’humanité reste foncièrement une notion raciste, puisqu’elle a été inventée et conçue à l’usage exclusif des juifs pour déculpabiliser l’implication de l’Europe dans la Shoah. Chirac et l’Eglise de France ont demandé pardon. Les droits de l’homme, comme la démocratie, la liberté d’opinion ou le suffrage universel, sont des notions très relatives. Leur universalité s’arrête aux frontières de l’homme blanc et si par hasard elles sont exportées, c’est pour mieux asservir ceux qui y ont cru. Reste le devoir de mémoire. Pour paraphraser Marcel Reggui, le devoir de mémoire nous commande de répondre à la question suivante « les musulmans, c’est-à-dire les Algériens, doivent-ils passer pour coupables dans cette extraordinaire tragédie ? Nous ne l’accepterons jamais. Pour notre honneur. Pour celui de la France » des droits de l’homme, pour ces Français, dont la liberté n’est pas un mot creux. « Tant que la justice n’aura pas été rendue aux victimes d’Achiary et de ses conseillers, jamais les musulmans de Guelma et de toute l’Algérie ne perdront la mémoire du sang innocent qui a été versé en mai 1954 ». Cet appel porte une date : été 1946. Il a été estampillé à Guelma.

-(*) Président de la Fondation du 8 mai 1945 Alger le 19 avril 2006

- Références :

- 1 Ageron, Ch. R. : Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), P.U.F. Paris, 1968, t.1.
- 2 De Gaulle, Ch. : Mémoires de Guerre. Le Salut 1944-1946, Plon, Paris, 1959, t.3.
- 3 Kobon Eugen : L’Etat SS. Le système des camps de concentration allemands ; Ed. de la Jeune Parque, collection Histoire 1993.
- 4 Kobon Eugen, Langbein Hermann, Rücherel : Les chambres à gaz, secret d’Etat, Ed.Minuit, collection Histoire, Paris, 2000.
- 5 Regui Marcel : Les massacres de Guelma. Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales ; Préface de J.P. Peyroulou ; La Découverte, Paris, 2006.
- 6 Rey-Goldzeiguer Annie : Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kebir aux massaces du Nord constantinois, Casbah Editions, Alger, 2002.
- 7 Verges J : Les Crimes d’Etat. La Comédie judiciaire, Plon, Paris, 2004.
Par Mohammed El Korso (El Watan-09.05.2006)

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Quand les jeunes parlent du 8 Mai 1945

 les futures générations ont besoin de savoir ce qui s’est passé

«Les massacres du 8 Mai 1945 ont changé le cours de l’histoire de l’Algérie combattante.

Les événements du 8 Mai 1945 sont toujours d’actualité, 68 ans après. Le martyre de Sétif, Guelma, Kherrata, Fedj M’zala, Tigzirt, Saïda et d’autres localités du pays est toujours dans les mémoires des anciens qui tournent la page, mais n’oublient pas.
Le supplice des habitants de Bouandas, Beni Aziz, El Eulma, Aïn Roua, Aïn El Kebira, pour ne citer que ces lieux, demeure vivace dans la mémoire collective de certains vieux, qui ne ménagent aucun effort pour la transmission de la mémoire, l’autre combat des «chibanis» tenant plus que jamais à transmettre le «témoin» à une jeune génération pas du tout outillée.

Accostés, des jeunes étudiants et des enseignants des universités de Sétif 1 et 2 parlent de l’événement et de leurs «déficits». «La marche du 8 Mai 1945 est une importante étape dans la lutte du peuple algérien. Cependant, elle demeure méconnue d’une large frange de la jeunesse algérienne. Ce n’est pas le petit chapitre du ‘fait historique’ du programme de la 3e année secondaire qui va combler l’énorme déficit», dit Loubna, une jeune lycéenne. «Organisée par et pour le peuple, la marche du 8 Mai 1945 est désormais ‘récupérée par l’autorité qui en fait un fonds de commerce. La société civile, qui a payé un lourd tribut, est reléguée au rang de spectateur. La commémoration d’un événement d’une telle importance, qui est l’affaire de toute la société, est le moins qu’on puisse dire confisquée», martèle Abdelghani, étudiant à l’université de Sétif I.

Mourad abonde dans le même sens : «Le 8 Mai 1945, qui a été le détonateur de la guerre de Libération nationale est confiné dans une journée commémorative ou une conférence ne donnant que rarement la parole aux victimes, témoins et ayants droit. Il est inadmissible de résumer des massacres d’une telle ampleur en une seule journée, pour ne pas dire quelques heures. L’épopée d’un grand peuple mérite mieux.» «Les massacres du 8 Mai 1945 ont changé le cours de l’histoire de l’Algérie combattante. Malheureusement, on ne fait pas l’effort nécessaire pour transmettre la mémoire aux jeunes générations, qui doivent se contenter des écrits et récits de l’autre rive de la Méditerranée. N’étant pas exempts de tout reproche, les pouvoirs publics sont interpellés pour aider les écrivains et historiens algériens qui font face à des difficultés pour non seulement éditer, mais distribuer leurs ouvrages.

Les jeunes voudraient avoir de plus amples informations sur les manifestations du 11 Décembre 1960 et du 17 Octobre 1961, les autres principaux faits saillants de notre Révolution, à immortaliser par des livres et documents. De tels outils pourraient être de précieuses pièces à conviction pour les futures générations qui ont besoin de savoir. Pour l’intérêt suprême de la nation ne devant ni oublier ni perdre ses repères, le traitement de ces pans de notre riche et belle histoire ne doit pas être conjoncturel», précise Leïla, une étudiante en droit.

*Kamel Beniaiche-El Watan-08.05.2013.

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Abdelhamid Salakdji. Président de la fondation du 8 Mai 1945

«Le lobby néocolonialiste freine la reconnaissance des crimes commis»

Fils de chahid, militant de la cause nationale depuis 1959, syndicaliste, membre actif de la fondation du 8 Mai 1945, depuis les années 1990, Abdelhamid Salakdji évoque, dans cet entretien, les autres facettes du mardi noir.

- D’après vous, pourquoi les événements du 8 Mai 1945 demeurent d’actualité 68 ans après ?

**C’est parce qu’ils n’ont pas divulgué tous leurs secrets. La découverte du dernier charnier à El Yachir (commune située à 15 km à l’est de Bordj Bou Arréridj) qui a fait l’objet d’un écrit dans El Watan (voir notre édition du 5 avril 2013) étaye mes propos. Cette découverte conforte la thèse de l’historien français Jean Louis-Planche ayant fait état d’un charnier aux Bibans où sont enfouis 3000 victimes de la barbarie. Les témoignages des dernières victimes et témoins qui ne sont toujours sollicités pour raconter l’horreur font que ce dossier reste ouvert.

- Peut-on dire que le 8 Mai 1945 a été le détonateur de la guerre de Libération nationale ?

**Le 8 Mai 1945 a été la dernière révolte locale marque un tournant dans la lutte du peuple algérien qui s’est rendu à l’évidence que tout ce qui a été pris par la force ne peut être repris que par les armes qui se sont exprimées le 1e Novembre 1954.

- Pour certaines parties françaises, la manifestation du 8 Mai 1945 était un appel au djihad et à l’insurrection armée…

**On ne fait pas appel au djihad avec des mains vides. Rien n’a été préparé pour lancer un véritable mouvement insurrectionnel. Utilisé à des desseins toujours inavoués, ce «vocable» s’inscrit dans une grande campagne de désinformation qui continue à faire des ravages. Des historiens sérieux n’ont jamais fait état d’une «guerre sainte», d’autant plus que les religieux n’ont pas été inquiétés. Organisée par un parti politique, à savoir le Parti populaire algérien (PPA interdit à l’époque), sous la coupe des Amis du manifeste et des libertés (AML), la manifestation revendiquant une identité algérienne avait effectivement une connotation politique. La présentation de l’emblème national était un acte politique.

- Des voix de l’autre rive de la Méditerranée continuent à présenter la manifestation du 8 Mai comme un complot…

**Une telle thèse inverse les rôles. Sans défense, la victime est placée dans le box des véritables coupables en manque d’arguments. Le complot a été fomenté par l’administration coloniale et les colons, des pétainistes dans leur majorité. Durant la Seconde Guerre mondiale, les juifs algériens n’ont pas échappé aux vexations et brimades des sbires du maréchal Pétain qui voulaient faire diversion et justifier l’horreur commise à l’encontre d’un peuple aspirant à la liberté. L’opinion française, qui était à l’époque conditionnée, a été trompée. Elle a cru à la thèse d’un complot d’anciens nazis inspiré de l’étranger. En avançant un tel argument, on a voulu éviter la condamnation des tribunaux internationaux et celui de l’histoire. D’autant plus que l’ampleur des massacres, le nombre de victimes appartenant à un même groupe ethnique et religieux en lutte contre l’occupant permettait de faire application de la qualification de crime contre l’humanité. Refusée aux Algériens, cette qualification est toujours appliquée aux nazis. Les derniers responsables du massacre d’Oradour-sur-Glane, perpétré le 10 juin 1944, sont toujours poursuivis par la justice française. Je m’insurge contre une telle discrimination. Même les victimes de la barbarie sont classées dans le 1er et le 2e collèges. Ceci dit, on doit parler d’un complot franco-français. L’expression est plus appropriée. D’autant plus que bon nombre d’historiens sont unanimes à dire que le complot nazi est une autre affabulation de pétainistes…

- La polémique sur le bilan des victimes est-elle toujours d’actualité ?

**Une telle polémique est née en France, où certains cercles sont à l’origine de cette guerre des mémoires. A travers un tel procédé, les nostalgiques de l’Algérie française ne veulent, ni plus ni moins, que minimiser le carnage commis au nom de la France. Les chiffres de la France coloniale ne reflètent en aucune manière l’étendue du carnage. Pour preuve, dans l’entourage du général Duval, on parlait de 7500 morts. Selon le général Tubert, chargé d’une commission d’enquête stoppée au bout de 48 heures, on évalue le nombre des morts à 15 000. Le consul américain à Alger le situe entre 40 et 45 000. Ce n’est pas tout. Le  général Duval estime qu’entre mai et septembre 1945, pas moins de 280 condamnés à mort ont été jugés par le tribunal de Constantine. Un tel chiffre est erroné. Sachant qu’il passe sous silence le supplice de plus de 100 autres indigènes qui ont été exécutés froidement par l’armée et les milices. Les 10 000 interpellations effectuées durant la même période, uniquement à Sétif, ont été en outre dissimulées par les officiels français de l’époque. Ces derniers ne pouvaient et ne voulaient par ailleurs pas comptabiliser les milliers de victimes de Chabet El Akhra (Kherrata), de Oued Aftis (Bouandas) et des fours crématoires de Guelma. 

- Quelle analyse faites-vous des déclarations du président français, François Hollande ?

**Après l’ambassadeur Hubert Colin de Verdière qui avait, en février 2005, qualifié les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata de «tragédie inexcusable», son collègue Bernard Bajolet avait, le 27 avril 2008 à Guelma, qualifié ces évènements de «massacres épouvantables», et François Hollande qui avait, en décembre 2012, reconnu les souffrances infligées au peuple algérien par le système colonial français a franchi un autre pas. Il répond ainsi au discours du président de la République ayant invité, le 8 mai 2012, la France à mettre un terme à la guerre des mémoires. Pour la Fondation, la déclaration de François Hollande est une nouvelle pierre dans l’édification d’une mémoire juste. Une telle démarche reste insignifiante tant que la France ne reconnaît pas officiellement ses crimes car le préjudice moral est incommensurable. Le dédommagement matériel des ayants droit dans l’attente d’une indemnisation doit être inscrit dans le processus de réparation.

- L’écriture de ce pan de l’histoire contemporaine de l’Algérie pose problème, n’est-ce pas ?

**L’écriture d’une histoire objective, loin de toute influence partisane, est du ressort exclusif d’historiens ayant une vision impartiale des événements. Pour mener à bien une aussi noble et importante mission, les chercheurs des deux rives devraient s’appuyer sur des sources fiables et les témoignages des victimes des deux camps. Le moment est venu de mettre un terme aux innombrables contrevérités. Nous ne voulons donc pas d’une histoire partisane, écrite par des colonialistes ou des Algériens mus par des considérations idéologiques. La conjoncture est propice à une réflexion plus apaisée et moins rancunière. Nous devons par ailleurs rester attentifs et vigilants, car des nostalgiques d’une ère révolue instrumentalisent ces événements et les utilisent à des fins politiques.

- Pouvez-vous être plus explicite à propos de ces «contrevérités» ?

**Classer la féroce répression dans la rubrique «légitime défense» est l’une des plus grotesques contrevérités. L’occultation du supplice de milliers d’indigènes enfouis dans des fosses communes est une autre contrevérité. Tout comme les carnages perpétrés à huis clos dans de nombreux douars qui n’ont pourtant pas connu d’émeutes. Passer sous silence les crimes commis par la milice à Guelma, Sétif, Kherrata, El Eulma, Beni Aziz et Bordj Bou Arréridj, pour ne citer que ces localités, est une autre mystification. Le silence complice de la presse de l’époque fait partie du lot de mensonges. Pour fermer la parenthèse, il m’est impossible d’oublier la thèse d’un mouvement insurrectionnel. 

- Pourquoi, selon vous, les différents gouvernements français, qui ont pourtant brisé bon nombre de tabous inhérents à l’histoire commune des deux pays, tardent à institutionnaliser cette reconnaissance ?

**La réponse se trouve chez le lobby néocolonialiste, qu’il soit de gauche ou de droite. Incontournable dans les échéances électorales françaises, il bloque la reconnaissance des crimes commis par l’armée coloniale au nom de l’Etat français. **Kamel Beniaiche-El Watan-08.05.2013.

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47 réponses à “8 mai 1945 en Algérie”

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